Communiqué de presse - 23.08.2016

La loi n’est pas la solution

Les attentats, les événements collatéraux et tous les débats qui ressortent depuis lors en termes de « vivre ensemble » (burkini, etc.) nous conduisent vers des dérives en termes de réponses politiques, exclusivement pensées en termes de renforcement de l’arsenal juridique. La carte blanche d’Hayate EL Aachouche, sociologue et conseillère chez Beci (Chambre de Commerce et Union des Entreprises de Bruxelles).

Depuis un an maintenant, nous vivons des événements dramatiques. Chacun, politiciens compris, a été pris au dépourvu face à l’inimaginable : des attentats, que seuls les pays en guerre connaissaient, se passent aussi chez nous.

Pendant que les familles endeuillées et les blessés essayent de retrouver tant bien que mal leur chemin de vie, la société civile, ou du moins une frange d’entre elle, adopte des discours et des attitudes de plus en plus extrêmes : rejets, incompréhensions, racisme, islamophobie…

La réponse du politique a été immédiate : sécuritaire, avec l’appareil judiciaire pour habiller cette sécurité. Nous ne pouvons qu’applaudir, elle était prioritaire et l’est toujours.

Seulement voilà, les débats autour du burkini (dans lesquels je ne rentrerai pas) nous montrent surtout ce qui est ostentatoire dans les réponses politiques : la réponse juridique. L’appareil judiciaire est devenu une crispation politique comme seule solution, seule réponse à des problèmes de société qui étaient déjà là mais qui s’accentuent, se cristallisent et prennent des proportions de plus en plus importantes.

Quel que soit le problème qui se présente, c’est la loi qui est exhibée. Et si elle n’existe pas, elle est créée et dans l’urgence car elle réglera bien sûr tout.

Le débat sur la déchéance de nationalité est une autre belle preuve d’aberration : un kamikaze mort ou en partance vers la mort accorde bien sûr une importance royale à sa nationalité ?! Burkini ? Que dit la loi ?

Chaque fois que des problèmes de diversité culturelle, ou de diversité tout court apparaissent, c’est la loi qui est avancée.

Un cadre juridique est bien sûr important, il pose les limites collectives, il est même une bénédiction pour ceux qui ne savent pas s’arrêter par eux-mêmes devant le mal qu’ils peuvent occasionner à autrui.

Un besoin d’« architectes », pas seulement de juristes

Mais il ne résoudra pas les problèmes que nous connaissons depuis longtemps et qui font le nid des salafistes ou de l’« Etat islamique ».

Il ne résoudra pas nos problèmes parce que nos problèmes demandent que nous soyons des architectes qui construisent des solutions, c’est-à-dire qui mettent en place des actions. Oui, cela prend plus de temps, demande du courage, demande de sortir de la démagogie, demande une vision collective à long terme…

Cela demandera des solutions innovantes à nos problèmes structurels, où une frange de la population est mise à l’écart de la société, soit par nos propres structures sociales soit par des courants salafistes.

Il s’agit notamment de résoudre les problèmes de notre système scolaire discriminatoire, qui produit chaque année un taux d’échec et l’abandon précoce entre 15 et 20 %.

Il s’agit notamment de donner un vrai avenir aux 50 % des demandeurs d’emploi à Bruxelles qui ne disposent que du diplôme de l’enseignement secondaire, et dont près de 30 % n’ont que le diplôme de l’enseignement secondaire inférieur. A eux, et peut-être surtout à eux, donner les outils pour faire preuve d’esprit critique face à des courants religieux rigoristes.

Indifférence coupable

Ne nous en occupons pas ? Parce que c’est de l’ordre de la vie privée ? C’est ce qui se passe depuis 50 ans et s’en sont occupés ceux qui disposent des moyens financiers pour le faire, à savoir les wahhabites… Avec les résultats que nous connaissons…

De même, ce n’est pas l’appareil judiciaire qui résoudra la question de la diversité dans les entreprises ; la loi est suffisamment épaisse depuis 35 ans, pour des résultats toujours aussi faibles.

Ce sont des actions architecturales, qui tiennent compte d’une culture d’entreprise, qui pourront accentuer une plus grande diversité. En n’oubliant pas que la discrimination (avec ses degrés divers) est un phénomène social collectif et que c’est en y travaillant, dans chaque champ de notre société, que nous réussirons la diversité à tous points de vue.

Ce sont donc aussi et surtout toutes les actions qui pourront lier et relier la société civile dans son ensemble. Là où sont nos béances, aller chercher le ciment et les briques pour relier. Nous relier aux autres et relier à nous ceux qui sont à l’écart. Devenir des architectes pas des juristes en puissance.

Parce qu’à titre d’information, les courants rigoristes de l’islam, dont les salafistes, ont une chose en commun : une approche juridique de l’islam. Dans cette vision, la vie est réglementée entre ce qui est légal (hallal) et illégal (haram)… Est-ce cela que nous voulons devenir ?

 

Hayate EL Aachouche, sociologue, conseillère chez Beci (Chambre de Commerce et Union des Entreprises de Bruxelles)