BECI propose la Blue Economy

S’attaquer au « modèle de Harvard » devant un parterre de 452 entrepreneurs réunis dans le temple de la Solvay Business School, il fallait oser le faire. C’est ce qu’a fait mercredi soir Gunter Pauli lors de l’Annual Event de BECI – et l’orateur a fait mouche, à en juger par les conversations animées au sortir de l’auditoire.

L’homme d’affaires anversois, ex-patron d’Ecover, père de « l’économie bleue », n’hésite pas à bousculer les certitudes : « On ne peut plus opérer dans un monde globalisé comme si l’on était tous membres du Fortune 500. Si le gagnant est celui qui obtient le prix de revient le plus bas, alors on est condamnés au dumping social et écologique. Vous ne voulez pas ? Alors, changez les règles ! Si David a battu Goliath, c’est parce qu’il a changé les règles – sans prévenir Goliath… »

Le modèle d’économie bleue (comme la planète) que propose Gunter Pauli se veut à la fois durable et éthique. Mais, à la différence de « l’économie verte » que Pauli veut dépasser, c’est surtout un modèle d’affaires, créateur de valeur ajoutée et pourvoyeur d’emploi. Un modèle fondé sur l’exemple des écosystèmes, qui utilisent les ressources disponibles, consomment peu d’énergie, ne gaspillent rien, recyclent tout et ne produisent pas de déchets. Et, souligne Gunter Pauli, c’est très rentable ! 

Impossible ? Utopique ? Gunter Pauli, qui est aussi président de Novamont, le géant des bioplastiques, s’est attaché à convaincre son auditoire par l’exemple. Tel celui, justement, de cette ancienne raffinerie en Sardaigne, co-détenue par Novamont, où l’on fabrique aujourd’hui des plastiques à partir des chardons qui ont envahi les champs laissés en friche. Pas seulement des bioplastiques, d’ailleurs : des lubrifiants, des aliments pour bétail, des bioherbicides, des bioélastomères et  des enzymes pour la fromagerie locale : en tout, six co-produits à partir d’une plante invasive, que l’on a l’habitude d’éradiquer à grands renforts de produits chimiques. 

La diversification du cash-flow, c’est aussi l’un de ses chevaux de bataille : « Il faut cesser de se concentrer sur le core-business. Pourquoi abandonner des co-produits qui peuvent vous rapporter de l’argent ? Si vous faites cela, vous n’êtes plus un entrepreneur, juste un manager. »

Des exemples, il en a d’autres en réserve, largement basés sur la valorisation de déchets – dont certains pourraient offrir des opportunités d’économie urbaine dans une ville comme Bruxelles, ce qu’aura noté la Ministre de l’Économie et de l’Emploi, Céline Fremault : la fabrication de papier minéralà partir de déchets de chantier réduits en poudre ; la production de champignons sur un lit de marc de café ; du pain à base de déchets de brasserie ; ou encore des panneaux UV hyper-performants utilisant du plastique recyclé. 

Gunter Pauli mise sur la génération montante pour changer de modèle. Devant les étudiants réunis l’après-midi pour un atelier, Gunter Pauli a présenté son dernier projet, qui va démarrer à Berlin : la production de compost pour le jardin botanique, à partir de langes de bébés biodégradables. Les langes seront fournis aux crèches et y seront récoltés – un service payant – et le compost servira à faire pousser des plantes qui seront ensuite revendues aux parents.« Combien y a-t-il de jeunes familles dans une ville comme Berlin ? Vous voyez l’opportunité du business ? »

« Pourquoi de tels projets ne se réalisent-ils pas plus vite et plus souvent ? », demandait une étudiante. « Parce que les gens m’écoutent avec intérêt puis retournent à leurs habitudes. On doit cesser de réfléchir, et faire les choses. »

« Le mal européen, dit-il, c’est que l’on n’est plus prêts à prendre des risques. »Gunter Pauli se définit comme un impatient : « En Afrique, quand on explique à une communauté qu’elle pourra faire pousser des champignons sur du marc de café, pour les vendre ou les manger, c’est la fête ! En Europe, on fait d’abord une étude de faisabilité, un projet pilote, un audit, et cinq ans plus tard on en est au même point. Et puis, on se plaint du taux de chômage ! Laissez tomber les études ; l’argent doit aller à la production, pas aux consultants. Vous êtes un entrepreneur ? Alors, passez à l’action. »

« Si l’on réintroduit dans l’écologie des principes d’économie fondamentaux, comme le fait M. Pauli, on retrouve de la créativité », analyse Thierry Willemarck, le nouveau président de BECI, qui a également rendu hommage à son prédécesseur, Jean-Claude Daoust. « Quand on veut rénover des processus industriels, en incluant toute leur chaîne de valeur, on a besoin d’une réflexion globale, qui ne soit pas aveuglée par des objectifs de réduction des émissions ou des déchets, mais qui aille au-delà. Et quand on fait cette analyse plus large, on découvre des opportunités. En donnant la parole à M. Pauli, c’est à cela que nous avons voulu inviter nos membres et tous nos interlocuteurs sociaux et politiques : penser hors du cadre, au-delà des limites. »