Pour ou contre la construction de nouvelles tours à Bruxelles ?

Par  - 29 novembre 2017 à 15:11 | 268 vues

© Getty Images

Avec le boom démographique à venir, le réflexe serait de répondre au défi de la densification par la construction de logements en hauteur. Pour les deux experts interrogés, construire des tours de logements sociaux à Bruxelles serait une erreur. La place des tours dans la Ville mérite selon eux une réflexion nouvelle.

Pour

Georges Binder – Country Representative of Council on Tall Buildings and Urban Habitat

Bruxelles construit peu de tours et ne s’inscrit pas dans la tendance des grandes métropoles. Il est intégré du côté politique qu’on ne doit pas dépasser la tour du Midi, mais ce n’est pas la tour Eiffel à qui on rend hommage ! Il y a plus de 6.000 tours plus hautes dans le monde. Les statistiques ne référencent que celles de plus de 150 mètres. La tour mixte connaît actuellement la plus forte croissance.

Historiquement, la Belgique était « en avance », avec la construction en 1932 de la plus haute tour d’Europe à Anvers. Dans les années 60-70, on a construit une série de tours mixtes, comme celle de la place Rogier démolie en 2001. Après les années 70 et avec la crise, il y a eu un revirement des mentalités et le sujet était presque interdit. C’est qu’en Europe, historiquement, les tours résidentielles concentraient surtout du logement social. En Belgique, ce n’était pas non plus du haut de gamme. L’image de la tour est donc à refaire et il ne faudrait surtout pas reconstruire des tours de logement social.

À Paris, les tours ont longtemps été limitées à la Défense. À Londres, on a construit ces dix dernières années des tours de bureaux dans le quartier financier et des tours résidentielles de luxe, avec un élargissement récent aux logements moyens. À Bruxelles, on est peut-être en train de refaire les mêmes erreurs que dans les années 60, c’est-à-dire lancer un ou deux projets sans être certain du développement qui suivra, comme à Maelbeek. À construire à moitié le quartier Nord pendant 35 ans, on s’est retrouvé avec des tours éparpillées et des terrains vagues. Donc, il faudrait éviter de construire des projets isolés qui pourraient le rester et mieux les concentrer dans les quartier existants, à la gare du Nord ou à la gare du Midi. Dans les années 60, les tours de bureaux construites à Bruxelles avaient des plateaux assez petits qui ne correspondent pas aux attentes. Elles pourraient fournir une offre inédite de logement, surtout quand elles sont isolées comme celles de l’avenue Louise.

Contre

Isabelle Pauthier – directrice de l’ARAU (Atelier de Recherche et d’Action Urbaines)

Dans le PRDD[1], la Région se prononce pour la construction d’immeubles iconiques, ce qui traduit à mon sens une demande des lobbies des promoteurs, non les besoins des ménages bruxellois. Le gouvernement est pour moi en déphasage car le prix du mètre carré est trop élevé pour Bruxelles. À Paris, le mètre carré se vend autour des 10.000 euros et il est encore plus cher à Londres, où il y a une forte demande. À Bruxelles, dépasser les 2.000 euros/m² est déjà cher.

Il y a une demande importante de logements à Bruxelles, mais elle est peu solvable. Plus de 45.000 ménages sont inscrits sur les listes d’attente du logement social. Les classes moyennes qui s’en vont recherchent de la verdure, de la sécurité et un cadre de vie qualitatif. Je ne pense pas qu’elles seraient intéressées par des tours, mais il faudrait faire une étude sociologique de ceux qui y habitent. Ces ménages partent souvent au 2e enfant, soit après avoir mis le premier à l’école et s’être heurtés à la pénurie de places et au problème de la performance de l’enseignement.

Je pense que Bruxelles est une ville pauvre et qu’elle va le rester encore assez longtemps, surtout si on continue comme actuellement à dégrader le cadre de vie. Donc, je ne pense pas que la création de tours pourrait répondre au défi démographique à Bruxelles. C’est une « manière paresseuse » – pour reprendre l’urbaniste Jan Gehl – de répondre au problème de densité et souvent les projets manquent de créativité pour plaire à tout le monde.

Bruxelles est une belle ville, avec un patrimoine important et une grande qualité paysagère, notamment avec les grands tracés et les grands parcs de l’époque Léopoldienne : le parc Josaphat, le bois de la Cambre… Il faudrait éviter une banalisation. L’attractivité des villes tient de leurs caractères et spécificités. Je trouve délirant que le plan d’aménagement directeur prévoie plus de 600.000 m² de bureaux supplémentaires, alors que Bruxelles en compte déjà 1,5 million, ce qui est gigantesque au niveau européen.

 

 

 

[1] Plan Régional de Développement Durable

Partager