Le paradoxe de Jevons : et si la green IT n’était pas si verte ?

Par Marc Husquinet  - 5 juin 2018 à 09:06 | 427 vues

©Thinkstock. Selon la « loi de Jevons », plus une ressource est produite et utilisée efficacement, plus sa consommation augmente au lieu de diminuer.

Alors que les fournisseurs parlent de plus en plus d’IT verte et de limitation de l’impact écologique grâce aux nouvelles technologies, la réalité sur le terrain semble contredire ces propos. En cause, l’« effet rebond » qui annihile en tout ou en partie ces bénéfices écologiques. Tentative d’explication.

 

Petit rappel d’un principe d’économie connu depuis le 19e siècle déjà, et parfois également appelé paradoxe de Jevons, du nom de l’économiste britannique William Stanley Jevons.

L’effet rebond peut être défini, selon Wikipedia, comme « l’augmentation de consommation liée à la réduction des limites à l’utilisation d’une technologie ; ces limites pouvant être monétaires, temporelles, sociales, physiques, liées à l’effort, au danger, à l’organisation, etc. » Il en découle le corollaire suivant : les économies d’énergie ou de ressources initialement prévues par l’utilisation plus rationnelle peuvent être partiellement ou totalement perdues du fait de l’adaptation du comportement à cette nouvelle situation. En d’autres termes, le progrès apporté par la technologie est souvent annihilé par le changement de comportement qu’il induit. Exemple pratique : lorsque le charbon a été à la base de la révolution industrielle, les ingénieurs ont craint que cette ressource ne s’épuise trop vite et ont donc cherché à en optimiser l’exploitation. Or ce faisant, le prix du charbon a baissé, et donc sa consommation a augmenté…

En fait, il existe trois types d’effet rebond : l’effet rebond direct, comme par exemple la baisse du coût d’une ressource qui se traduit par une baisse de prix et ensuite une augmentation de la demande ; l’effet rebond indirect où, lorsqu’une ressource est produite plus efficacement et que son prix diminue, les consommateurs vont ainsi faire des économies qu’ils pourront affecter à d’autres produits polluants ; et l’effet rebond structurel qui impacte l’ensemble de l’économie : une baisse du prix du carburant, par exemple, rend les déplacements moins chers et permet donc de rouler davantage, ce qui aggrave la pollution.

 

Nouvelles technologies

Si l’effet de rebond a été largement étudié dans des secteurs comme l’automobile et le bâtiment, il reste peu étudié dans les nouvelles technologies numériques. Pourtant, il semble évident que la visioconférence, par exemple, permet de limiter le nombre de voyages des collaborateurs, et donc, notamment, les émissions de CO2. Ou que l’e-learning évite aux employés de se rendre dans les locaux de l’entreprise qui propose des formations. De même, le télétravail devrait réduire le nombre de voitures circulant sur nos routes, alors que la généralisation du courriel diminuera la consommation de papier.

Pourtant, c’est souvent compter sans ce fameux effet rebond. Ainsi, des études menées au Danemark montrent que si le télétravail a permis de faire baisser le nombre de déplacements professionnels, les citoyens ont davantage utilisé leur voiture pour des trajets privés, annulant en partie les effets positifs de cette mesure. De même, le télétravail impose à chaque collaborateur de chauffer et d’éclairer sa propre maison, plutôt que de travailler à plusieurs dans un vaste bureau, d’où des dépenses d’énergie supplémentaire.

Le courriel est également impacté par l’effet rebond, sachant qu’internet représenterait pas moins de 7 % de la consommation mondiale d’électricité et que, si la toile était un pays, il serait le troisième consommateur d’énergie électrique au monde, derrière la Chine et les États-Unis (d’autant que le trafic internet devrait tripler d’ici 2020). En effet, si l’on estime généralement que l’e-mail a permis de réduire le volume de papier imprimé, les échanges de courrier électronique exigent des puissances de calcul toujours plus importantes et des réseaux particuliers performants (combien de mails recevez-vous par jour ?). Donc des salles de serveurs gigantesques, comme les data centers de Microsoft et Google notamment, lesquels sont à ce point énergivores que les géants du net les installent dans des pays où le climat est plus froid, comme l’Islande. Même si des progrès importants sont réalisés dans ce domaine, avec notamment le recours à des énergies alternatives. Des progrès d’autant plus importants que le trafic internet ne fait que croître, surtout avec la généralisation du streaming.

Autre technologie annoncée comme « verte », la virtualisation des serveurs qui permet de diminuer le nombre de machines physiques pour une capacité de traitement et de stockage constante. En effet, si le nombre de serveurs vendus a bel et bien diminué, ce qui a permet de réduire le coût à l’octet stocké, la demande a ensuite explosé.

De même, le recours aux écrans plats de type LCD plutôt que cathodiques CRT devait se traduire par des économies d’énergie du fait d’une consommation moindre. Or dans le même temps, la diagonale des écrans a augmenté (passant en moyenne de 15 à 22’’) tandis que leur luminosité s’est améliorée, entraînant une consommation égale. Pire, la fabrication d’un tel écran LCD émet deux fois plus de gaz à effet de serre, tandis que son recyclage est pratiquement impossible.

Enfin, le cloud (nuage) est sans doute l’une des technologies où l’effet rebond est le plus sournois. En effet, cette technologie libère les ordinateurs personnels de leurs logiciels et du stockage pour les déporter vers des data centers, souvent sans que le consommateur en ait vraiment conscience. Car qui sait où se trouve ses photos, sa musique, etc. sur des plateformes d’Amazon, Google et autres Facebook ? Et comme ces solutions apparaissent gratuites, le grand public a tendance à en user et en abuser.

 

Mesurer, c’est savoir

À ce jour, les effets rebond des nouvelles technologies restent trop peu, voire pas du tout, mesurés. Encore faudrait-il disposer d’outils de mesure et des méthodes de comparaison. Mais la première étape consiste à sensibiliser les décideurs.

 

 

 

Bitcoin : entre mines de charbon et minage de monnaie

Si la cryptomonnaie en général, et le bitcoin en particulier, font fantasmer les spéculateurs et donnent au grand public l’impression d’une devise dématérialisée, la réalité de leur empreinte écologique paraît beaucoup plus sombre.

Le fonctionnement des cryptomonnaies est basé sur le blockchain, la chaîne de blocs : un fonctionnement de type pair-à-pair où les personnes qui réalisent les transactions sont à la fois clients et serveurs. Pour générer un bitcoin, il faut télécharger un logiciel qui devient un nœud d’un vaste réseau. Chaque transaction doit être vérifiée et validée par tous les nœuds avant d’être disponible dans un espace public (bloc) accessible aux utilisateurs. Tous ces blocs forment donc une chaîne qui sert de registre daté et infalsifiable. Le minage est l’opération qui consiste à créer un nouveau bloc, donc un nouveau bitcoin. Chaque nouveau bloc/bitcoin créé par un « mineur » est ainsi rémunéré.

Mais comme la chaîne devient toujours plus complexe, le minage requiert des ressources informatiques sans cesse plus importantes. Ainsi, les experts estiment que la consommation annuelle du bitcoin correspondrait à celle d’un pays comme la Bulgarie, sachant que la puissance des ordinateurs qui gèrent le bitcoin serait 100.000 fois supérieure à celle des 500 plus gros ordinateurs au monde. Le problème est que le minage du bitcoin se fait essentiellement en Chine, pays où l’énergie est produite à 60 % par le charbon, d’où d’importantes émissions de gaz à effet de serre (on parle de 122 kg de CO2 pour chaque transaction et d’une consommation de 11 millions de tonnes de charbon par an). Autre chiffre interpellant : une transaction en bitcoin dépenserait près de 4.000 fois plus d’énergie que la même transaction par carte bancaire classique.

Si le monde semble crier haro sur la Chine, certains défenseurs du bitcoin précisent que l’hydroélectricité s’impose de plus en plus comme source d’énergie et qu’au pire, comme l’électricité surproduite ne peut être stockée, le minage permet de transformer ces kW en jetons numériques, et donc de redistribuer cette richesse.

©Thinkstock

 

 

 

 

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