La Belgique, nouvelle terre d’accueil du recyclage ?

Par Géry Brusselmans  - 12 juin 2018 à 13:06 | 372 vues

Des montagnes de déchets plastiques, dont la Chine ne veut plus : problème ou opportunité ? ©Thinkstock

Face au récent blocage de l’importation de déchets par la Chine, l’Europe doit accélérer son processus de gestion de ces déchets. En tant que bon élève, la Belgique pourrait être une terre d’accueil en développant de nouveaux centres de tri.

 

« Faisons de la Belgique la poubelle du monde. » Cette phrase, lancée par onze entrepreneurs dans le journal économique L’Echo en janvier dernier, a fait bondir plus d’un lecteur. La proposition est pourtant moins farfelue qu’elle n’y paraît. L’Europe doit en effet faire face à une surabondance de déchets. L’équation est somme toute assez simple : au plus il y a d’Européens, au plus la consommation augmente, au plus il faut jeter. S’ajoutent à cette surconsommation des problèmes connexes autour du stockage de déchets dangereux, du recyclage des déchets plastiques, de la gestion du papier et des cartons ou encore de la transformation des déchets organiques.

Un Européen produirait chaque année 5 tonnes de déchets, dont 200 kilos seraient considérés comme dangereux. Des initiatives de recyclage fleurissent dans différents pays européens mais le train, déjà en marche, doit toutefois être accéléré… notamment à cause de la Chine. La Chine est le premier importateur mondial de déchets : elle importait jusqu’il y a peu 8,4 millions de tonnes de déchets plastiques chaque année, dont la moitié provenant  d’Europe (à elle seule, la Belgique aurait envoyé 424 000 tonnes de déchets plastiques en Chine, l’année dernière). Depuis janvier dernier, la Chine a considérablement réduit ces importations. « C’est un désastre pour l’Europe », s’exprimait récemment Arnaud Brunet, directeur du bureau international de recyclage, dans le journal Le Point.

 

Solution à court terme : le Vietnam, l’Inde ou le Pakistan

Yves Decelle (Suez). D.R.

Des décisions à court terme sont indispensables. Or, les systèmes de tri et de recyclage sont trop peu développés en Europe. « Il existe une véritable disparité dans la gestion des déchets au niveau européen », évoque Yves Decelle, spécialiste de la question au sein de Suez. « À l’échelle européenne, le tri existe depuis plus de trente ans, mais pas partout. Les bons élèves sont l’Allemagne, les Pays-Bas, la France ou encore la Belgique. Les pays les moins avancés sont la Bulgarie, la Pologne, Malte ou la Grèce, qui mettent encore la majorité de leurs déchets en décharge. »

À très court terme, une première solution pour l’Europe serait d’exporter les déchets vers d’autres pays que la Chine. On parle notamment du Vietnam, de l’Inde, du Pakistan ou du Cambodge. « C’est une potentielle source de développement économique pour ces pays », estime Francis Huysman, directeur général de Val-I-Pac, organisme dont la mission est de stimuler et coordonner chez nous le recyclage d’emballages industriels. « Il serait toutefois impossible d’en faire une alternative à la Chine ; les capacités de tri et de stockage sont en effet trop faibles à l’heure actuelle et ne pourront jamais compenser ce que la Chine absorbait. » D’autre part, les politiques européennes prônent plutôt la gestion des déchets à l’échelle locale. La « vraie » solution serait donc de développer des centres de tri en Europe.

 

La Belgique, terre d’accueil des déchets ?

« Certaines initiatives fleurissent déjà en Europe », assure Yves Decelle, de chez Suez. « On avance toutefois très prudemment. D’abord car on ne sait pas encore aujourd’hui si la Chine ne fera pas marche arrière. Il faut également savoir que le tri-recyclage est un marché très instable. Le tri coûte de l’argent ; le prix de revente fluctue. Au sein de Suez, nous avons déjà dû fermer des unités pour manque de rentabilité. »

Francis Huysman (Val-I-Pac). D.R.

Si le développement des centres de tri en Europe est la piste la plus plausible, la Belgique pourrait jouer un rôle majeur. « Je suis convaincu du potentiel de la Belgique, tout comme notre pays fait régulièrement office de pays test pour d’autres matières », estime Francis Huysman, directeur général de Val-I-Pac. « Surtout qu’au niveau international, la Belgique est assez appréciée pour sa position centrale », ajoute Fatima Boudjaoui, porte-parole de Fostplus, organisme qui assure la collecte, le tri et le recyclage des déchets d’emballage ménagers en Belgique. « Nous aimerions attirer de nouvelles entreprises sur nos terres. Il faudrait dans un premier temps que les centres de tri soient optimisés. Prenons l’exemple des intercommunales, avec qui Fostplus travaille. Certains centres ont des capacités de stockage de 20 000 tonnes, ce qui est trop peu. Pour séduire des investisseurs, nous préconisons de développer des centres de tri de plus grande taille mais en moins grand nombre.  »

 

 

 

 

« Il faut donner des incitants à toute la filière »

Fatima Boudjaoui (Fostplus). ©Dati Photography

Il ne faudrait d’ailleurs pas uniquement développer les centres de tri mais plus généralement toute la filière. « Nous demandons aux autorités de donner un cadre légal », explique Yves Decelle, de chez Suez. « Pour prendre un exemple concret, les producteurs de voitures ou d’ordinateurs devraient avoir l’obligation d’utiliser un certain pourcentage de plastique recyclé dans les produits neufs, ce qui n’est pas encore le cas aujourd’hui. » Fatima Boudjaoui, porte-parole chez Fostplus, prône quant à elle un assouplissement des règles belges pour attirer de nouveaux investisseurs. « En Belgique, le gouvernement est plus strict qu’au niveau européen en matière d’obligations. Nous observons un grand intérêt d’investisseurs de premier plan pour s’installer chez nous. De règles plus souples, ajustées à celle de l’Europe, pourraient les attirer. » Ingrid Bouchez, responsable communication chez Val-I-Pac, prône plus généralement « un changement de mentalité. Il faut une évolution économique mais également une évolution technique.  Les producteurs d’emballage n’ont pas l’habitude de travailler avec une matière recyclée. Il y a encore de nombreuses possibilités pour la transformation. »

Et qui dit terre d’accueil pour le recyclage dit forcément nouvelles perspectives d’emploi à la clé…

 

 

Le plastique, plus gros enjeu européen

Le plastique est « le » plus gros enjeu au niveau européen et même mondial. Sa production a été multipliée par vingt en cinquante ans mais, a contrario, sa gestion fut jusqu’il y a peu catastrophique. L’Europe rattrape son retard. Aujourd’hui, la majeure partie des pays européens recyclent plus de 22 % des produits plastiques. D’ici 2030, l’Europe aimerait imposer le tri et le recyclage de tous les emballages plastiques, ce qui devrait impacter notre vie quotidienne et celle de nos entreprises. A partir de 2019, les Belges pourront déposer de plus en plus de déchets plastiques dans les sacs bleus PMC (pots de yaourts, barquettes de beurre…). L’idée serait de pouvoir transformer ces plastiques en de nouvelles matières. « Le côté positif, c’est que nous assistons déjà à des changements de mentalité de la part de grands acteurs », observe Ingrid Bouchez, responsable de la communication chez Val-I-Pac. « Je pense à Danone ou Coca-Cola, qui ont annoncé vouloir utiliser un certain pourcentage de matière plastique recyclée dans la production de leurs emballages. Quand des entreprises majeures donnent le ton, les choses changent. » Quelques grands projets existent chez nous en matière de tri et de recyclage de matière plastique. Ainsi, il devrait y avoir prochainement deux centres de tri en Wallonie, dont un situé dans la région de Mons, capable de gérer 27 000 tonnes de déchets plastiques par an. Un projet est également à l’étude pour Bruxelles.

 

 

 

 

La Belgique, pionnière du recyclage

À l’échelle européenne, la Belgique reste un exemple en matière de recyclage. Notre pays recyclerait pas moins de 38 % de ses déchets plastiques, ce qui la place au premier rang de tous les pays européens ! Idem pour les cartons, le verre, ou les déchets plus dangereux. « Notre pays avait anticipé les lois européennes », explique Fatima Boudjaoui, de chez Fostplus. « Nous avons établi un scénario unique, en choisissant de collecter les cartons, les plastiques ou même le verre via les bulles à verre. Ce défi s’est avéré payant, notamment d’un point de vue philosophique, mais également d’un point de vue économique, grâce à une prise de responsabilité de toute la filière. » La Belgique est même un point central au niveau mondial pour l’importation de certaines catégories de déchets : décontamination de transformateurs électriques aux huiles à Grimbergen, recyclage de métaux précieux (or, cuivre…) de certaines composantes à Gand, ou encore développement d’une filière de réutilisation de pièces détachées à Bruxelles. Des experts belges sont d’ailleurs régulièrement consultés par les pays étrangers dans le domaine du recyclage. Une preuve de plus que la Belgique pourrait être une belle terre d’accueil en la matière pour l’Europe !

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