Massacre à la pelleteuse

Par Didier Dekeyser  - 12 juin 2018 à 09:06 | 372 vues

©DKD Media

Dans la capitale, les chantiers déciment les commerces. À l’heure où la concurrence des centres commerciaux et du commerce en ligne est rude, un chantier est parfois l’estocade finale. Mais tout le monde pâtit de la piètre gestion de nos travaux ; à commencer par la Région qui y détruit allègrement l’image attractive qu’elle cherche tant à se donner.

 

Rogier, Globe, Reyers, Léon Théodor, Simonis, Wayez, Jourdan, Miroir… : la liste actuelle des grands et des petits trous est déjà impressionnante, mais n’est que la suite des calamités qui ont déjà envoyé ad patres nombre de commerçants. Lesquelles en précèdent sans doute beaucoup d’autres… Un commerçant ou un créateur de TPE qui prend le risque de s’installer à Bruxelles réalise, à son échelle, de très gros investissements, sans droit à l’erreur. Comme si les aléas du commerce n’étaient pas suffisants, la Région et/ou la commune ne sont pas tendres avec lui, malgré des discours aguicheurs et toutes les institutions qui prétendent l’aider.

La chaussée d’Ixelles est un bel exemple  de chaos organisé, où les porteurs de projets ne sont pas les payeurs. Fort heureusement, la Stib, avec son projet de tram 71 – avorté mais relayé pendant des années – avait sans doute découragé tous les investisseurs qui auraient pu être tentés par une implantation dans l’une des artères les plus porteuses. Abstention louable : ils auraient trinqué de concert avec les enseignes implantées. Car les joies d’un shopping style « parcours-commando sur terre battue » (ou boue gluante selon la saison), au milieu des pelleteuses et avec franchissements de passerelles branlantes, ne semblent pas plaire aux intrépides clients qui s’y fourvoient. Plusieurs enseignes ont déjà mis la clé sous le paillasson tandis que les autres survivent, en espérant que les retards habituels qui caractérisent aussi ces mises à sac ne soient pas trop nombreux.

Les commerçants que nous avons interrogés fustigent d’abord la lenteur extraordinaire de chantiers où l’on ne travaille en général que de 7 à 15 h. Selon le Ministre Smet, cela traduit un souci de préserver un minimum de mobilité et de ne pas nuire aux riverains. Dans les faits, on peut suspecter que c’est pour des raisons budgétaires que Région et/ou autre commanditaire préfèrent les plages de travail qui ne donnent pas lieu à des surcoûts.

Ensuite, ils déplorent que les intervenants sur chantiers ne coordonnent pas leurs actions. Si elles le sont initialement – ce que prétend la Région (qui s’auto-félicite même d’être particulièrement performante sur ce point !) –, les habituels gros intervenants n’en ont cure et modifient les plannings à leur guise.

Enfin, les indemnités accordées aux entrepreneur et commerçants impacté sont… ridicules et assorties de conditions rébarbatives (voir encadré).

©DKD Media

Nous avons interrogé Étienne Rigo, CEO Octa+, le fournisseur d’énergie qui est aussi à l’initiative de la carte de mobilité Modalizy.

Beci : Votre entreprise est très active à Bruxelles ; les chantiers l’impactent-t-elle ?

Étienne Rigo : Bien sûr. Il devient, par exemple, particulièrement difficile d’effectuer une livraison dans le Pentagone et les chantiers aggravent une situation déjà problématique en soi. En fait, la gestion globale de la mobilité à Bruxelles est assez interpellante. Du point de vue de l’entrepreneur que je suis, mais aussi de beaucoup d’autres usagers sans doute, le choix de favoriser excessivement les transports en commun et la mobilité douce me paraît plus idéologique qu’en phase avec la demande et les besoins réels. Mais il s’agit d’une stratégie politique et, si elle est discutable, nous avons choisi nos représentants. Par contre, la gestion des chantiers, qui participe à la mobilité générale, relève, elle, d’un manque de bon sens contre lequel on peut légitimement s’insurger.

La coordination chaotique des intervenants est souvent évoquée, mais je pointerais surtout le manque de célérité : il n’y a pas d’exemple de chantiers à Bruxelles qui ne s’éternisent, au grand dam de tous ! Quand il y a activité sur un chantier, on voit quelques hommes épars, affairés ici et là en journée puis, après 15 h et les week-ends, il n’y a plus personne ! Comment s’étonner que cela traîne, perturbe indéfiniment la vie des gens et affecte gravement le commerce et les entreprises ? À mon sens, la Région doit mener d’urgence une réflexion sur les délais. Il faut que les cahiers des charges imposent systématiquement un critère de durée pondéré, qui avantage le mieux offrant sur ce point. En pratique, un chantier public, ou plutôt qui affecte le public, devrait avoir pour norme le travail en deux shifts de huit heures et six jours par semaine.

Le Ministre Smet indique que le choix contraire est fait précisément pour réduire les nuisances…

Je ne pense pas qu’une nuisance longue vaille mieux qu’une nuisance courte, au contraire. Relativement au budget, il y a sans doute un mauvais calcul : il faut bien se rendre compte que ces chantiers immobilisent du matériel, ce qui coûte très cher ; réduire leur non-usage compenserait certainement le sursalaire des journées plus longues et du shift supplémentaire. On entend dire aussi qu’il y a un manque de personnel disponible pour ces chantiers, ce qui est tout de même étonnant dans une Région avec un tel taux de chômage…

De nombreux chantiers publics emploient du personnel délégué d’autres pays de l’Union, assez disponible donc pour des prestations prolongées.

Probablement. Raison de plus pour augmenter les cadences  car je ne pense pas que ces travailleurs  rentrent au pays après 15 h ou le week-end… J’ajouterais que si, malgré tout, les commanditaires des travaux raisonnent uniquement en termes de coûts de main-d’œuvre, il y en a deux qui sont totalement négligés aujourd’hui : le coût sociétal et le coût environnemental.

Que des entreprises et des commerces soient durement impactés, jusqu’à la faillite quelquefois, c’est inadmissible. C’est un coût sociétal exorbitant ! Mais il y a aussi tous les autres, vous et moi : que coûte à chacun le fait – quotidien – de s’engluer dans un embouteillage à cause d’une rue fermée par-ci, d’un détournement par-là, d’une expérience pilote de mobilité comme à la chaussée de Louvain… ? Et que coûtent aux entreprises les retards incompressibles de leurs employés ?

Puis il y a le coût environnemental et sur la santé : 200 mètres de voitures à l’arrêt devant une école ne me semble pas vraiment en phase avec les politiques publiques de santé  ou la stratégie environnementale de la Région.

Si ceci nous apparaît comme une évidence, pourquoi ne l’est-ce pas pour la Région ?

Je dirais : facilité et mauvais calcul. Ou plutôt : mauvais calcul par facilité. Et un certain mépris – quel autre mot pourrais-je utiliser ? – pour le citoyen. Quand on voit, sur certains tronçons d’autoroutes ou certaines voiries, des chantiers à l’arrêt pour trois semaines lors de périodes de vacances et que les usagers doivent, malgré l’absence de travaux, continuer à n’utiliser qu’une petite bande de circulation balisée, on ne peut que se dire que cette façon de gérer les choses est catastrophique, monstrueuse même ! Deux lignes dans un cahier des charges et les panneaux auraient été déplacés ; mais on se fiche d’y ajouter ces deux lignes, c’est ça qui est monstrueux ! Il y a si facilement moyen de faire mieux !

 

Les indemnités qui sauvent…

L’accessibilité de votre établissement est perturbée par des travaux ? Sous certaines conditions, vous pouvez être soutenu. Vous pouvez obtenir jusqu’à 4.000 € d’aides pour conforter votre trésorerie ou faire face à vos charges !

Vous pouvez solliciter une aide auprès de la Région de Bruxelles-Capitale dans l’un des cas suivants :

  • Vous êtes indépendant et vous fermez temporairement votre établissement à cause des travaux (aide réservée aux microentreprises actives dans la vente de produits ou services) ;
  • Vous êtes un indépendant ou vous dirigez une PME et vous concluez un contrat de crédit de caisse à cause des travaux (aide réservée aux PME de certains secteurs d’activités).

Quelle intervention ? Le montant de l’indemnité s’élève à 76,30 € par jour civil, à partir du 8e jour qui suit la date de fermeture. La durée maximale est de 30 jours calendrier, avec possibilité de prolongation(s) de 60 jours, afin que toute la période de fermeture pour cause de nuisances soit couverte. Dans ce cas, l’indemnité est versée jusqu’à la réouverture.

À quelles conditions ? Les clients ne peuvent plus avoir accès à l’établissement et la vente directe au consommateur ainsi que la livraison à domicile sont interdites.

Il s’agit là des dispositions actuellement en vigueur, qui doivent être remplacées à l’automne par une nouvelle ordonnance régionale, laquelle devrait simplifier le mécanisme d’indemnisation.

Partager