Not In My Backyard ?

Par Didier Dekeyser  - 12 juin 2018 à 14:06 | 611 vues

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« Pas de ça chez moi » traduit assez bien l’acronyme Nimby (« Not in my backyard ») et  souligne l’aspect négatif d’une prise de position… qui ne l’est pas forcément.

 

C’était un titre parmi bien d’autres qui exprimaient une même stupéfaction générale: « Coup de massue pour le RER : un riverain de Linkebeek bloque tout le chantier (… ) des milliers de navetteurs attendent la mise en place du RER [1] ». Soit Le Nimby dans toute sa splendeur : un  grand enjeu collectif contrarié par le minuscule grain de sable de l’intérêt individuel !

Voilà qui illustre bien à la définition du phénomène qu’on en donne habituellement. Environnement-Wallonie, par exemple, le décrit en ces termes : « Le phénomène Nimby est un conflit de proximité, il est lié, d’une part, à la crainte de voir le cadre de vie se modifier (diminution de la qualité de vie, de la sécurité, de la valeur de ses biens immobiliers) et, d’autre part, à la défense des intérêts des particuliers, même si la politique générale du projet est acceptée (ce qui n’est pas une règle générale) (…) la population développe un sentiment de dépossession (…) perte de confiance de la population à l’égard des décideurs, politiques ou économiques et à l’égard des experts scientifiques[2] ». Local, défiant envers toute expertise, égoïste : disant cela, a-t-on cerné le problème ou a-t-on dévalorisé une participation citoyenne ?

Le Nimby n’est pas exclusivement local. L’Europe n’est-elle pas en butte aujourd’hui à cette attitude problématique ? À propos de son pays, Robert Biedron, l’homme politique qui monte en Pologne, disait récemment : « Les Polonais sont réputés euro-enthousiastes. Mais lorsqu’on leur demande s’ils sont favorables à l’accueil des réfugiés, à l’adoption de l’euro, à une politique climatique commune, à l’union fiscale, ils ne s’avèrent pas différents de Marine Le Pen ou des autres populistes extrémistes[3] ». La Hongrie sous Orban n’est pas en reste. Et que dire des pays du Nord qui versent une larme sur le sort des migrants tout en exhortant les pays d’entrée à ne surtout pas les transférer chez eux ?

Dire que le Nimby se base sur une défiance globale vis-à-vis de l’économie, de la politique et de la science est plutôt un a priori à charge qu’un reflet de la réalité : des expertises scientifiques, économiques et politiques se trouvent presque toujours en première ligne des arguments des opposants. Dans l’affaire du glyphosate par exemple, ces opposants au produit réclamèrent que l’on produisit les études scientifiques que des firmes avaient tentés de décrédibiliser[4], puis ont ensuite bataillé ferme, avec force études scientifiques et économiques complémentaires.

 

Intérêt privé vs intérêt général ?

Le Nimby n’est pas foncièrement égoïste : les opposants au nucléaire ou aux OGM parlent plus des générations futures que d’eux-mêmes et évoquent d’ailleurs un « intérêt général » que, selon eux, les arguments des lobbyistes pro détournent à des fins économiques.

L’ambiguïté de l’interprétation du concept ne se retrouve pas que dans sa définition : même compris dans le sens étroit où l’on veut le circonscrire, à savoir une opposition entre intérêt(s) personnel(s) étroit(s) de petits groupes et l’intérêt commun,  mérite-t-il l’opprobre ? La question de l’intérêt général est souvent plus délicate qu’il n’y paraît. Lorsque, par exemple, un quartier s’insurge contre les nuisances d’une implantation commerciale dans son voisinage, s’oppose-t-il à l’intérêt général ou à un intérêt économique privé ? Et même si l’intérêt général, chanté sur l’air de la création d’emplois et de l’impact économique global, est recevable, est-il illégitime dans le chef de ce quartier de défendre la valeur de ses biens immobiliers ? Il est assez normal que l’intérêt particulier s’emploie à réfuter l’intérêt général si l’impact de celui-ci annihile tout ou partie de celui-là.

Il est vrai aussi que le phénomène Nimby peut avoir tous les défauts qu’on lui prête. Même sous couvert d’une participation dynamique à la société, avec des citoyens éduqués et informés qui entendent prendre à bras le corps des enjeux locaux ou de société, il ne peut s’affranchir du soupçon de particularisme. Ne serait-ce que parce que ceux qui s’expriment possèdent les compétences culturelles qu’une majorité ne possède pas (et ont dès lors tendance à parler pour elle) et défendent des styles de vie auxquels d’autres n’aspirent pas. Car les activistes du bien commun défendent surtout  cet  intérêt général qu’ils aiment en particulier…

 

Participation citoyenne ou abus de démocratie ?

Bref, le phénomène est ambigu. Mais a-t-il l’ampleur qu’on lui prête ? Et qu’en sont les effets ? Dans le cas du RER cité plus haut, l’intérêt collectif l’a finalement emporté (et c’est, en fin de compte, la lenteur des procédures, nos absconses pudeurs linguistiques et le manque de budget – toutes responsabilités politiques – qui ont essentiellement plombés le dossier) et la loi règle la plupart des cas. Alors, présenter le Nimby comme une opposition systématique à la plupart des projets est peut-être abusif avec, à la clé, la tentation bien dans l’air du temps de viser à « (…) la réduction de la participation citoyenne et des consultations d’instances[5] ».

Réduire l’espace démocratique ne fera qu’accentuer le problème. Par contre, pédagogie et transparence amélioreraient certainement les choses. Le processus de création de notre fameux piétonnier, fait du prince, illustre a contrario combien la communication du politique est encore dans sa préhistoire et comme elle provoque le Nimby.

 

 

« Le Nimby peut être un phénomène élitiste »

Nous avions rencontré récemment Frédéric Dobruszkes, enseignant-chercheur à l’ULB, à propos du projet de métro nord, contre lequel des citoyens sont mobilisés.

De quoi le Nimby est-il le signe ?

A priori, d’une contradiction entre intérêts particuliers et collectifs, connotée négativement à l’encontre de ce qui est décrit comme intérêt particulier, ce qui s’explique par le fait qu’il s’agit d’une position inconfortable pour les divers décideurs car vécue comme une remise en cause d’un projet et/ou d’une autorité. Dans le cadre de la ville, rappelons que la possibilité de questionner les choix politiques et économiques est un acquis collectif des luttes urbaines, notamment contre la « bruxellisation ».

Faut-il voir le phénomène Nimby comme un excès démocratique qui ferait trop facilement obstacle au changement ?

Je pense qu’au-delà des actions concrètes – comme des recours – prises par certains groupes ou certaines personnes, le monde politique devrait réfléchir à ceux qui ne s’expriment pas. Si l’on prend la problématique des nuisances aériennes régulièrement débattues, par exemple, il est frappant de voir que certains groupes parviennent à communiquer intensément, tandis que d’autres, parmi les plus impactés, et qui peut-être subiront les conséquences de l’activisme des premiers, ne s’expriment pas du tout ! Je songe notamment à la zone canal. Par le fait de barrières sociales, économiques et culturelles, il y a un grand non-dit qui devrait être remarqué par le politique. Un autre exemple est celui du réaménagement de l’avenue Buyl visant à fluidifier le transport en commun : la voix Nimby du quartier a porté en faveur d’un compromis améliorant la situation mais pas autant qu’escompté ; mais qu’en est-il de la parole des usagers des trams et des bus ? Ils sont bien plus nombreux que les riverains et commerçants emmenés par un élu local. En ce sens, le phénomène Nimby peut être un phénomène élitiste qui marque ainsi sa limite.

Le métro nord est un projet controversé et rien n’est plus incertain que son budget final. Cela peut-il justifier une opposition jusqu’au-boutiste ?

Des espaces sont prévus pour que le citoyen exprime son avis, et même si cela est très imparfait eu égard à ce que j’ai dit précédemment, la décision doit in fine revenir au politique, même s’il faut bien admettre que la complexité du projet rend sans doute asymétrique le rapport de forces entre pouvoirs publics et habitants.

 

 

[1] RTL, 10 juillet 2013

[2] environnement.wallonie.be

[3] Le Soir  du 20/04/2018, interview par Jurek Kuczkiewicz

[4] Celles d’Aron Blair notamment, voir Libération, 27 novembre 2017

[5] Inter-environnement, bulletin du 28juin 2017 à propos de la réforme du CoBat

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