Maggie De Block et Guy Vanhengel : « Nous jonglons avec 10 assiettes à la fois »

Par Peter Van Dyck  - 24 juillet 2018 à 11:07 | 890 vues

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Ils sont tous deux ministres et libéraux sociaux, avec une affection particulière pour Bruxelles. Entretien avec Maggie De Block et Guy Vanhengel sur les atouts de la ville, la solidité du système de soins de santé, les allocations familiales, entre autres sujets.

Elle est ministre fédérale des Affaires Sociales et de la Santé Publique. Il est ministre bruxellois des Finances, du Budget et des Relations Extérieures. Il est aussi membre de l’Assemblée Réunie de la Commission Communautaire Commune (qui s’occupe entre autres de la santé publique), ce qui lui confère des compétences qui se superposent à celle de sa collègue Open Vld. Maggie De Block et Guy Vanhengel sont proches. Ils se connaissent « depuis bien longtemps déjà ».

Guy Vanhengel est un Brusseleir pur-sang. Maggie De Block est originaire de Merchtem. « Mais dès l’âge de huit ans, j’allais à l’école à Bruxelles, toute seule, en train. En toute logique, j’ai poursuivi des études à la VUB. Ensuite, j’ai exercé pendant 25 ans comme médecin généraliste à Merchtem. Puis j’ai eu besoin d’une alternative pour ne pas devenir acariâtre. Je ne me voyais pas trop fleuriste. Je me suis donc tournée vers la politique, un type d’engagement dont ma famille était coutumière. Dès cet instant, Guy et moi nous sommes rencontrés de plus en plus souvent. La collaboration est facile avec des gens que l’on connaît bien. »

« Il fut un temps, avant la scission de l’arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde, où nous figurions ensemble sur les listes électorales », se souvient Guy Vanhengel. « Cette période nous a appris que toute la zone métropolitaine, jusque loin dans le Pajottenland, est beaucoup plus consistante qu’on ne le pense. Beaucoup d’habitants des environs de Merchtem ont été à l’école à Bruxelles et y travaillent. »

Bruxelles Métropole : Quelles sont les raisons de votre entente ?

MDB : « Une certaine communion de pensée. »

GVH : « Et une tournure d’esprit ‘no-nonsense’. Nous n’avons rien de ce fanatisme de certains politiciens. Ceux qui, comme nous, ont étudié à la VUB ou à l’école normale Karel Buls, témoignent d’une ouverture sur le monde. »

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MDB : « Nous sommes toujours prêts à améliorer ou à réformer plutôt qu’à nous cramponner au statu quo. Merchtem se trouve à 25 km de Bruxelles, mais cela ne nous a jamais empêchés de vivre au diapason de la ville, tant sur le plan culturel que professionnel. Il suffit de voir combien de cliniques bruxelloises recrutent du personnel en périphérie. »

GVH : « 30 % des patients de ces cliniques proviennent de la même périphérie. D’ailleurs, trois grandes cliniques universitaires sont situées à sa limite et font partie d’un réseau inégalé de cliniques publiques et privées. On en oublie parfois la plus-value : la disponibilité, à proximité immédiate, de soins de santé de haut niveau, très accessibles et garantissant la liberté de choix. »

La superposition des compétences vous oblige parfois à la concertation. Comment cela se passe-t-il ?

MDB : « Via la conférence interministérielle Santé publique. Nous y participons à des groupes de travail pour les matières qui transcendent les entités fédérées et les autorités fédérales. Nous avons déjà pu conclure de nombreux accords, notamment en matière de plan d’intervention médical, de réseaux de cliniques, etc. »

GVH : « C’est incontestablement la conférence interministérielle la plus active de toutes. Elle fonctionne impeccablement grâce à la qualité des structures et de la préparation assurée par le SPF Santé publique. Et on ne s’y adonne pas trop aux petits jeux politiciens. Priorité à la santé. »

MDB : « Nous progressons, même si ce n’est pas facile. Nous sommes comme des jongleurs qui maintiennent dix assiettes en l’air simultanément. Dans d’autres conférences interministérielles, notamment en matière de climat et de mobilité, le fonctionnement est nettement moins évident. Quant à nous, nous sommes aussi concernés par le transfert des allocations familiales, un héritage de la sixième réforme de l’État. Le paiement de ces allocations relève encore du fédéral via Famifed, mais nous préparons le transfert vers les administrations régionales. Nous effectuons des simulations dès à présent, parce qu’à la fin 2019, la transition devra s’effectuer en trois semaines. »

GVH : « Nous avons développé à Bruxelles un système qui, selon les milieux académiques, offre les meilleures chances de lutte contre la pauvreté enfantine. Nous répondons mieux à la situation locale à présent, mais le système a suscité pas mal de casse-tête. Saviez-vous qu’au sein du gouvernement bruxellois, nous avons suivi des cours de Tania Dekens, administratrice générale de Famifed, sur le fonctionnement des allocations familiales ? Nous y avons consacré des conseils des ministres entiers. Le système est éminemment complexe. La modification d’un seul paramètre a des répercussions immédiates sur les autres. N’oubliez pas que les allocations familiales constituent une part importante des revenus de nombreux ménages bruxellois. Si le système se grippe, vous provoquez des catastrophes sociales. »

Quels sont les autres grandes priorités, après le transfert des compétences en matière de travail et de soins de santé ?

MDB : « Le taux d’emploi. Nous devons y travailler ensemble. Trop de personnes restent peu compatibles avec les besoins du marché du travail. Bruxelles tâche de trouver des solutions en intervenant au niveau de l’enseignement déjà. À l’échelon fédéral, nous créons des possibilités de travailler plus longtemps, notamment avec des emplois de fin de carrière. Et puis, nous stimulons les jeunes. Nous avons par exemple créé le statut d’étudiant-entrepreneur. Et nous espérons redynamiser le secteur de l’horeca avec des flexi-jobs. Ce secteur a beaucoup souffert suite aux attentats à Bruxelles. »

GVH : « Je souligne ici l’importance économique de notre réseau de soins de santé. Il est un de nos principaux employeurs. »

MDB : « Les soins de santé proposent aussi des jobs à faible qualification. Et puisque nous évoluons dans un environnement multiculturel, nous finançons aussi des interprètes pour les cliniques et les médecins généralistes. Cela fonctionne bien. On ne peut pas demander à une sage-femme de maîtriser une vingtaine de langues. »

GVH : « Les réformes que Maggie met en œuvre pour regrouper davantage toutes les spécialités médicales, continueront de nous renforcer. Nous sommes une ville cosmopolite et pourtant, bien des choses passent inaperçues. Saviez-vous que nous figurons parmi les meilleurs experts internationaux de la fertilité ? Nous exploitons insuffisamment de tels atouts, qui pourraient renforcer notre tissu économique. »

De quelle façon ?

GVH : « En nous positionnant plus efficacement sur le marché. Nous devrions davantage insister sur ‘Brussels, capital of Europe’. Nous constituons le meilleur marché test que l’on puisse imaginer pour réaliser des projets en Europe. Voici 20 ans que nous collaborons avec la ville chinoise de Chengdu. Nous n’imaginons par exemple pas la valeur de marché de nos Diables Rouges. Vincent Kompany est célèbre aux quatre coins du monde. »

La politique des groupes cibles a été réformée à Bruxelles, l’an passé. Certaines mesures visent à combattre le chômage des jeunes, mais des études montrent que de nombreux seniors sont également actifs professionnellement à Bruxelles. Le maintien à l’emploi des plus de 55 ans ne mérite-t-il pas, lui aussi, une attention constante ?

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MDB : « Il est faux de croire que les jeunes s’accaparent des jobs des aînés. Ils ont d’autres compétences et un autre type d’expérience. Il reste de très nombreux emplois vacants. »

GVH : « Nous employons annuellement 700.000 personnes en Région bruxelloise. C’est une proportion gigantesque, pour une population de 1,2 million d’habitants. Notre chômage des jeunes continue de diminuer : nous en sommes actuellement à 15 %. C’est mieux qu’à Anvers. Les efforts consentis par l’enseignement néerlandophone y contribuent certainement. 20 % des enfants suivent l’enseignement néerlandophone et seront multilingues à la sortie. La connaissance des langues facilite l’obtention d’un emploi. »

MDB : « L’engagement de Vincent Kompany, qui encourage l’apprentissage des deux langues nationales, est très important. C’est un exemple. »

Un des points du programme de l’Open Vld de Bruxelles pour les élections communales est l’arrêt de la construction d’habitations sociales. Est-ce une bonne idée ?

MDB : « Je pense qu’il subsiste un besoin d’habitations sociales, mais il faut que la combinaison soit équilibrée. Il est également possible de soutenir certains acteurs du marché privé pour que l’habitat reste abordable. Certains quartiers, dans le centre de Bruxelles, sont saturés. Il n’est plus possible d’y ajouter d’autres habitations sociales. »

GVH : « Il subsiste des endroits où cela reste possible, surtout si on prend en considération la zone métropolitaine. Contrairement à ce qui se passe dans certains pays limitrophes, le marché privé fonctionne parfaitement chez nous. Nous ne sommes pas confrontés à une pénurie de logements, comme aux Pays-Bas. Nous disposons d’un vaste réseau de logements sociaux – environ 40.000 – mais il faut utiliser d’autres techniques également, comme l’a expliqué Maggie. Nous avons rendu plus accessibles les subventions à la location, pour permettre aux personnes qui figurent sur les listes d’attente pour un logement social, de tenter aussi leur chance sur le marché privé. »

Terminons par le débat autour des pensions. Les syndicats se voient reprocher de freiner l’évolution. Comment relancer ce dossier ?

MDB : « Si on fait croire aux gens que nous devrons tous travailler moins longtemps et que nous pourrons compter sur une pension garantie de 1500 euros, c’est du mensonge. Le gouvernement actuel a pris des mesures importantes pour augmenter le taux d’activité des seniors. Nous avons, dans ce domaine, un retard considérable sur les pays voisins. Il faut regarder à long terme, vers les deux générations suivantes. Si chacun travaille un peu plus longtemps, nous générons un budget qui permet une meilleure couverture sociale. Il faut évidemment que ce travail reste faisable. Les emplois de fin de carrière répondent déjà à ce besoin. »

GVH : « Si l’on veut que les gens travaillent plus longtemps, il faut remédier à la précipitation et au stress caractéristiques de la vie en entreprise. Je suis grand partisan du travail à domicile. J’encourage cette formule au sein de mes administrations. »

MDB : « Nous prenons nos responsabilités en tant que politiciens. Nous planifions et réformons la sécurité sociale pour qu’elle reste le fondement de notre prospérité. Pourtant, les syndicats portent aussi une grande responsabilité. Défiler dans la rue avec des slogans qui sèment la confusion et faire des promesses impossibles à tenir, c’est de la malhonnêteté intellectuelle. Ne créons pas d’attentes irréalistes. Notre objectif n’est en aucun cas de mettre à mal notre prospérité. Nous sommes des libéraux sociaux, mais il y a des limites. »

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