Internet black-out : exercice théorique ou vrai risque ?

Par Marc Husquinet  - 27 novembre 2018 à 09:11 | 50 vues

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Aujourd’hui, l’internet est indissociable de la vie économique, tant des entreprises que des particuliers. Il est synonyme non seulement de commerce en ligne et d’e-banking pour le grand public, mais aussi de processus et d’échanges numériques pour les entreprises dans le cadre de la digitalisation. Mais un black-out de l’internet, à l’image d’une coupure généralisée de l’électricité, est-il possible ? Avec quelles conséquences ?

 

Avec l’arrivée de l’hiver et les problèmes récurrents que connaissent nos centrales nucléaires, la Belgique s’interroge sur un possible black-out énergétique et ses conséquences pour la population et l’économie. Mais désormais, cette économie est aussi étroitement liée au bon fonctionnement de l’internet, ce réseau mondial de télécommunications qui sous-tend une grande partie des échanges commerciaux et de la vie sociale. L’émergence progressive de l’internet des objets (IoT), qui devrait connecter les objets par milliards, rendra plus critique encore l’accès à ce réseau des réseaux. Car demain (et même aujourd’hui déjà), caisses-enregistreuses, stations-service et feux de signalisation notamment seront gérés par internet, sans parler de l’approvisionnement des grandes surfaces, de la gestion du trafic aérien ou même du contrôle de… l’approvisionnement électrique.

Bref, l’internet semble plus que jamais le nouvel or noir. Et toute coupure risque d’être catastrophique pour l’économie mondiale. Un point de vue confirmé par le professeur britannique Andrew Ellis, qui estime que l’internet pourrait s’effondrer d’ici 2023 – tandis que l’ensemble de la production énergétique du Royaume-Uni sera absorbé d’ici 2035 par ce même internet !

 

Alarmisme prématuré

Chronique d’une mort annoncée ? Précisons d’emblée que l’internet a déjà résisté à plusieurs prétendues catastrophes, comme le fameux bug de l’an 2000 et le boom de l’internet mobile début 2010. De fait, le réseau s’adapte aux situations nouvelles, non seulement en augmentant constamment ses capacités de transmission, mais aussi grâce à des technologies comme le déport des données au plus près des utilisateurs, sachant par ailleurs que les applications se veulent toujours moins gourmandes en bande passante.

En outre, la consommation énergétique de l’internet – entendez des centres de données qui supportent le réseau – est en constante diminution pour une qualité de service sans cesse améliorée, grâce notamment aux réseaux à fibres optiques, aux décodeurs plus économes en énergie et aux efforts des concepteurs de data centers pour réduire la consommation électrique de leurs plateformes. « Dans nos data centers, nous utilisons un système avancé de refroidissement par évaporation, qui extrait les eaux grises du canal industriel voisin, ce qui entraîne une réduction globale de la consommation d’énergie », précise ainsi Michiel Sallaets, porte-parole de Google Belgique, qui exploite à Saint-Ghislain un gigantesque centre de données. « Ainsi, notre meilleur site peut se vanter d’un indicateur d’efficacité énergétique PUE [Power Usage Effectiveness, ndlr] de moins de 1,06 pour utiliser une interprétation communément admise dans l’industrie. »

Google précise encore que son centre de données de Mons est équipé de générateurs de secours, tandis que l’équipe opérationnelle de Google « est prête à faire face à une panne de courant prolongée de plus d’une semaine. […] L’infrastructure de Google est très résistante et nous nous engageons à maintenir nos services opérationnels pour tous nos utilisateurs du monde entier. Nous travaillons également avec nos clients pour développer des plans de reprise adaptés à leurs besoins spécifiques. Et comme d’autres data centers localisés en Belgique, dont ceux ce Proximus, nous utilisons des sauvegardes conformes aux normes de l’industrie pour combler les pannes d’électricité », insiste encore un Michiel Sallaets qui se veut rassurant.

 

Risques réels… ou pas

D’un point de vue technique, il semble difficile de ‘faire tomber’ totalement l’internet, vu les dispositions en matière de sécurité et de résilience inhérentes au système. En effet, il s’agit d’un réseau distribué, constitué de multiples couches, routeurs, commutateurs et nœuds notamment. De plus, les réseaux fixes sont séparés des réseaux mobiles. Cela dit, dans certains cas extrêmes, l’internet pourrait devenir inaccessible, par exemple si le gouvernement d’un pays venait à couper toute connexion, si l’alimentation électrique devait s’interrompre (même si les réseaux électriques sont interconnectés au niveau supranational), si des terroristes devaient attaquer l’infrastructure ou des pirates s’en prendre aux protocoles de base. Selon Jon Crowcroft, professeur à l’Université de Cambridge (UK), « la violence constitue le risque le plus grave de panne de l’internet ».

Autre danger majeur : une attaque massive de DDos ou ‘distributed denial-of-service’, même si Crowcroft considère que ce type de risque pourrait être assez facilement isolé et contré. En revanche, le même expert estime que le système de routage n’est pas suffisamment robuste et représente donc un point faible majeur.

Cela étant, quand bien même l’internet viendrait à être inaccessible durant plusieurs jours, la vie courante ne devrait pas être fondamentalement impactée. Encore faut-il que les services d’urgence puissent continuer à fonctionner. Car en général, s’ils disposent d’un réseau propre, l’internet est utilisé par ces services comme solution de repli. Il ne serait dès lors pas inutile d’envisager la mise en place d’un réseau radio totalement indépendant en cas d’urgence. À cet égard, on a appris récemment que le réseau Astrid des services d’urgence serait à terme démantelé au profit des réseaux GSM, ce qui pose évidemment la question de sa disponibilité en cas de panne d’électricité.

Par ailleurs, certains types d’activités, comme les banques ou les distributeurs pour leurs paiements électroniques, ont mis en place leurs propres réseaux indépendants de l’internet.

Qu’en est-il sur le terrain ?

Au niveau des pouvoirs publics, le nouveau plan de délestage de l’été 2018 se limite à évoquer l’impact d’une coupure d’électricité de plus ou moins grande ampleur et à prévoir différents scénarios. Si l’on y évoque les risques de perturbation du réseau de téléphonie fixe puis mobile, de même que la possibilité que les distributeurs de billets ne fonctionnent pas, il semble que rien ne soit prévu au niveau de l’internet, pourtant vital dans certains secteurs.

Pour sa part, la banque Belfius précise, par la voix de sa porte-parole Ulrike Pommée, que « notre infrastructure service provider, PI², travaille avec plusieurs fournisseurs d’accès internet en Belgique et au Luxembourg. Nous ne sommes donc pas dépendants d’un seul fournisseur pour notre accès à internet. Par ailleurs, Belfius dispose au Luxembourg de deux data centers distincts, indépendants l’un de l’autre. La connexion réseau entre nos sièges et agences, ici en Belgique, et les data centers, transite en outre par des lignes louées indépendantes de l’internet. Donc, s’il devait y avoir une panne d’internet en Belgique et au Luxembourg, nous serions malgré tout en mesure de continuer à travailler sur nos applications critiques depuis nos sièges et nos agences. Enfin, pour ce qui est de nos apps (Belfius Direct Mobile, Direct Tablet, Direct Net…), l’impact d’une éventuelle panne d’internet se situerait plutôt du côté des clients pour qui nos apps seraient temporairement inaccessibles. Mais les apps, elles-mêmes, resteraient opérationnelles et donc accessibles pour les personnes non touchées par la panne d’internet. »

 

Scénario du pire

Quel que soit l’impact éventuel d’une panne de l’internet, une chose est claire : aucun plan n’a été vraiment réfléchi pour parer à ce type d’éventualité, que ce soit au niveau du gouvernement, des entreprises ou des associations sectorielles, ni à l’échelle nationale, ni supranationale. Ainsi, la fédération professionnelle Agoria précise ne pouvoir répondre à cette question, ajoutant que « les opérateurs télécoms n’ont pas reçu d’information officielle concernant un éventuel black-out de l’internet. »

Bref, si l’on s’inquiète pour l’instant d’un risque de coupure de l’électricité, l’internet n’apparaît pas comme une priorité. Pourtant, quid si demain, l’acheminement du carburant vers les stations-service devenait impossible ? Ou que les grandes surfaces n’étaient plus approvisionnées durant plusieurs jours ?…

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