Les coopératives de travailleurs : fantasme ou réalité ?

Par Emmanuel Everarts de Velp  - 8 mars 2019 à 11:03 | 161 vues

©GettyImages

Les coopératives de travailleurs, c’est-à-dire celles dont les travailleurs sont les propriétaires majoritaires, sont rares en Belgique. Elles sont fondées sur l’idée qu’une entreprise doit être centrée sur les personnes, être gérée démocratiquement, être animée par des valeurs [pas uniquement le profit] et participer à la construction d’un monde meilleur.

Dès que vous franchissez la frontière, les coopératives, tous types confondus, sont des acteurs non négligeables de l’économie avec près de 20% du PIB européen à leur actif ! Elles contribuent à la croissance économique durable et à l’emploi de qualité, avec pas moins de 280 millions de terriens, soit 10% de la population active dans le monde.

En Belgique, perles rares, elles ont souvent été créées soit par un fondateur « idéaliste », soit dans des conditions tragiques pour contrer une fermeture définitive, soit plus rarement dans le cadre d’une transmission liée au départ du patron.

Beaucoup de fausses idées circulent chez nous sur les coopératives de travailleurs, d’où la volonté d’ouvrir le débat et les esprits en démontant 4 croyances limitantes véhiculées par les patrons ou les travailleurs.

 

Croyance n°1 : Tous propriétaires = tous patrons !

La vie d’une entreprise gérée par un patron n’est déjà pas un long fleuve tranquille. Si tout le monde devient propriétaire de son entreprise, n’essaie-t-on pas de faire un poulailler rien qu’avec des coqs… ? Est-il encore possible de travailler, de décider ?

Au début la confusion est courante pour le travailleur qui, par ce geste fort d’investir dans son outil de travail, se l’approprie et donc estime avoir le droit de l’administrer à sa guise. Si, théoriquement, il a bien entendu raison, il lui faudra apprendre le cadre mis en place dans les coopératives pour que démocratie ne rime pas avec chaos.

Toute entreprise a un cadre, a fortiori une coopérative. Il est adapté aux spécificités d’une gestion démocratique plutôt que concentré dans quelques têtes. Il existe autant de cadres que d’entreprises, avec des constantes tout de même, comme la transparence de l’information, une attention particulière aux enjeux humains, des travailleurs majoritairement représentés dans toutes les instances décisionnelles, etc.

 

Croyance n°2 : Ils passent leur vie en réunion…

Dans la lignée du premier point, une idée fréquemment avancée est le temps incalculable passé en réunion. Il est bien évident qu’au démarrage d’une transmission aux travailleurs, faire évoluer le cadre classique va nécessiter du temps, d’autant que, vu la vision démocratique, l’idée n’est pas d’imposer un nouveau cadre mais bien de le créer ensemble. Le reste du temps, c’est le mode de gouvernance – l’art de décider – qui permet de limiter les heures de réunions, que la structure soit coopérative ou pas.

La structure hiérarchique a cela d’efficace qu’une décision peut être prise par un seul homme et donc théoriquement plus vite, mais le prix à payer pour la structure est la démotivation lorsque le travailleur ne comprend pas la décision, ou la frustration, voire le sabotage quand la décision ne lui convient pas.

Est-il nécessaire de rappeler les résultats des études Gallup sur la motivation des travailleurs belges ? La proportion des travailleurs « activement engagés » est passée de 12% en 2011 à 10% en 2017…

Le mode d’organisation interne détermine le temps de réunion, pas le statut de l’entreprise. Actuellement, ce sont les entreprises dites agiles[1] qui passent le moins d’heures en réunion… qu’elles soient des coopératives ou pas.

 

Croyance n°3 : Tous les membres du personnel doivent obligatoirement investir et devenir coopérateur

À Bologne, berceau coopératif italien, le taux de coopérateurs tourne autour des 70 %. Il faut dire que, chez nos voisins, ce statut n’est pas galvaudé, il se mérite. Il faut avoir fait ses preuves [ancienneté minimum], se former [les fédérations y pourvoient] et investir un montant important en fonction de sa localisation sur l’échelle des salaires [de 3.000 à 10.000€ au minimum et jusqu’à 6 mois de salaire net dans certaines coopératives].

Le premier principe coopératif stipule que l’adhésion est volontaire et ouverte. Dans un monde idéal, l’ensemble des travailleurs sont coopérateurs.

 

Croyance n°4 : Les travailleurs ne sont pas prêts à prendre leurs responsabilités

Les patrons cédants mettent très souvent en doute la volonté du personnel à vouloir prendre des responsabilités et augmenter son implication au travail.

Pourtant, ce même personnel est capable de fonder une famille, d’acheter une maison, s’implique dans son club de foot ou dans son quartier, organise des vacances à l’autre bout du monde et prend au quotidien une foultitude de responsabilités. D’où vient cette idée que dans l’entreprise, il en est incapable et ne voudrait pas ?

Cette systémique est induite fondamentalement par deux mécanismes : d’une part la structure pyramidale ou structure « parapluie » qui déresponsabilise, démotive et frustre, d’autre part le contrat de travail qui induit une relation de pouvoir qui de facto ne favorise pas l’autonomie et la prise de responsabilité.

 

En recherche de sens…

Face à la crise de sens que traverse notre société, la coopérative apporte une réponse grâce à l’impact direct que peut avoir chaque travailleur sur son travail et donc sur le sens et la cohérence de celui-ci. Mais en définitive, ce sont les femmes et les hommes qui s’engagent au quotidien dans leur entreprise, qui sont les réels garants de la finalité et du sens, plus que la structure.

Les coopératives de travailleurs peuvent offrir un espace de développement personnel où il est possible de partager de belles valeurs, de grands objectifs et de réaliser ses rêves.

Et si GRH, cela voulait dire Garant des Rêves de l’Humanité ?
Fantasme ou réalité ?

Emmanuel Everarts de Velp
Responsable du projet SBA 219 « Je transmets à mes salariés » pour les-scop asbl

 

[1] Reinventing Organizations de Frédéric Laloux, aux éditions DIATEINO, 2015

 

 

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