Bruxelles peut jouer la carte de l’IA

Par Géry Brusselmans  - 17 mai 2019 à 07:05 | 1232 vues

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Bruxelles pourrait être un pôle d’attractivité européen en matière d’intelligence artificielle, à condition d’accélérer la cadence. « Il faudrait également développer des synergies entre les différents niveaux de pouvoir et miser sur des domaines moins développés par la Chine et les États-Unis », estiment nos experts. 

Bruxelles n’est pas forcément connue pour sa vitalité dans le domaine de l’intelligence artificielle. En 2019, l’objectif est surtout de rattraper un retard sur les deux locomotives mondiales dans le domaine : les États-Unis et la Chine. « Il n’est pas trop tard pour prendre le train en marche mais il y a une relative urgence », estime Philippe Van Impe, fondateur et CEO de DigitYser, incubateur bruxellois spécialisé dans les nouvelles technologies. « En 2014, nous avons lancé un groupe de travail sur la data science et l’intelligence artificielle. Il rassemble aujourd’hui 4000 experts et chercheurs à travers la Belgique. »  

Bruxelles ne part pas d’une page blanche, au contraire. Si le microcosme des startups actives dans l’IA est relativement restreint, la capitale compte quelques fleurons, dont en tête de file Collibra, start-up spécialisée dans la data gouvernance. Citons également Jetpack, spécialisée dans la data science, ou encore Sagacify, qui aide les entreprises dans le développement de l’intelligence artificielle. Des incubateurs spécialisés en nouvelles technologies abritent d’ailleurs ces jeunes pousses, à l’instar de DigitYser, installé dans le quartier Yser, au centre-ville.  

DataBuzz : un vrai labo roulant

 

Hugues Bersini (Iridia)

Là où Bruxelles se distingue probablement le mieux, c’est sans doute dans la formation. « Au-delà de l’application industrielle, Bruxelles et la Belgique en général possède des professeurs et chercheurs très compétents dans ce domaine, dont à l’ULB, la VUB ou encore la KUL », avance Hugues Bersini, professeur en intelligence artificielle et co-directeur d’Iridia, laboratoire spécialisé dans ce domaine. En cette année 2019, un mouvement semble s’accélérer. La VUB et la Commission Communautaire flamande viennent par exemple de mettre à disposition trois « data bus », équipés de nouvelles technologies, pour permettre à des jeunes de 10 à 18 ans de se familiariser avec les matières de haute technologie. Au mois d’avril s’est ouverte la toute première école, gratuite, destinée à former des personnes à l’intelligence artificielle à Bruxelles. Pas de diplôme requis à l’entrée ! Cette formation aura lieu chez Becode, au centre-ville, et est initiée par la filiale belge de Microsoft. « À l’heure où je vous parle, ce mois de mars, nous avons déjà reçu plus de 350 candidatures », s’enthousiasme Didier Ongena, General Manager de Microsoft Belgique. « C’est plus qu’espéré ! Ce premier centre à Bruxelles devrait donner naissance à d’autres écoles en Belgique. A terme, nous aimerions ouvrir neuf centres en Belgique et former chaque année entre 350 et 500 personnes par an. »  

 

AI 4 Belgium, le plan fédéral pour l’Intelligence Artificielle 

 

Didier Ongena
(Microsoft Belgique)

Ce n’est pas un hasard si une formation de ce type atterrit à Bruxelles. Les entreprises, peu importe leur domaine d’activité, seront amenées ces prochaines années à utiliser l’intelligence artificielle et donc à recruter. « Le deal, c’est que les personnes formées puissent travailler chez les partenaires de Microsoft », poursuit Didier Ongena. « Précisons toutefois que nous ne formons pas des profils dans la recherche et le développement. Il s’agit de personnes qui, au terme de la formation de dix mois, pourront appliquer l’IA dans les entreprises. »  

Conscientes du retard de Bruxelles en IA et surtout du potentiel en termes d’emploi, les responsables politiques multiplient les annonces. Le 18 mars dernier fut même dévoilé AI 4 Belgium, un plan fédéral dont l’idée est de déployer plusieurs pôles de l’intelligence artificielle, dont la formation et le développement de start-ups. « Il y a par ailleurs une réflexion autour du déploiement d’un bâtiment à Bruxelles dédié à l’IA», évoque Hugues Bersini. « Il pourrait héberger toutes les formations doctorales du pays et pourrait faire office d’incubateur pour les entreprises. Une centralisation au niveau fédéral me semble indispensable, tout simplement parce que la masse critique des docteurs et formateurs n’est pas assez importante dans chaque université. Je ne sais pas si le projet verra le jour, mais je défends cette centralisation des compétences. » Avec toutes ces nouvelles initiatives, notre capitale pourrait-elle donc briguer le titre de « pôle d’excellence de l’intelligence artificielle » à l’échelle européenne ?

 

« On peut miser sur la transition énergétique et la mobilité » 

 

Philippe Van Impe (DigitYser)

« À l’heure actuelle, les pays européens sont plus ou moins au même niveau », estime Philippe Van Impe, de chez DigitYser. « Certains sont un peu plus avancés, tous investissent dans le développement, mais les pays européens sont globalement en retard par rapport aux États-Unis et à la Chine. » Une des solutions qu’il évoque serait de miser sur les applications industrielles : « Si les Chinois sont 1 en intelligence artificielle, c’est parce qu’ils ont compris la manière de l’appliquer dans la vie de tous les jours. Ils ont construit des robots ou encore des logiciels de messagerie déjà utilisés aujourd’hui. En Belgique, la formation est très développée en mathématiques ou en statistiques mais je pense surtout qu’il faut investir dans l’application de logiciels destinés à être utilisés, et donc mettre aussi en place des incubateurs où les start-ups peuvent créer et tester des applications. » 

Hugues Bersini estime qu’il faut se concentrer sur des secteurs de niche : « Aux États-Unis ou en Asie, les développements en matière d’intelligence artificielle sont initiés par des entreprises privées qui voient d’abord un intérêt lucratif. Il y a effectivement une grosse compétition. Là où la Belgique a certainement une carte à jouer, c’est en développant des secteurs de compétence non trustés par les États-Unis et la Chine. Nous avons une sensibilité sociale et nous pouvons investir dans la mobilité et la transition énergétique. L’IA peut aussi être développée dans le secteur public. Le défi sera de fédérer les forces aux différents niveaux de pouvoir et ne pas jouer le jeu du communautarisme à la belge. » 

 

L’IA pour des diagnostics médicaux et les investissements 

On résume souvent l’intelligence artificielle à un cerveau numérique capable de réfléchir comme l’être humain. Les domaines d’application les plus tangibles de l’IA sont par exemple la messagerie intelligente, le robot doué de sentiments ou encore le joueur d’échec virtuel capable d’apprendre de ses erreurs. C’est la partie émergée de l’iceberg. L’IA occupe déjà la majorité des secteurs d’activité et sa croissance est exponentielle depuis quelques années. Des mastodontes comme Google ou Amazon misent d’ailleurs des millions de dollars dans des développements à découvrir ces prochains mois et années. En médecine, on pense à des systèmes experts d’aide au diagnostic, dont certaines machines évalueraient déjà mieux les patients qu’un médecin ! Dans le domaine bancaire et financier, il existe déjà des systèmes d’intelligence artificielle capables d’évaluer des risques liés à l’octroi d’un crédit ; en droit, des programmes pour aider à la décision judiciaire ou trancher des cas simples. Des médias utilisent même des ordinateurs pour rédiger des articles en compilant des données ou des articles déjà publiés. « Si l’on voit le marché de l’intelligence artificielle éclore maintenant, c’est surtout parce que nous avons la puissance de calcul, les algorithmes et les données », avance Didier Ongena, patron de la filiale belge de Microsoft. « Maintenant que nous avons les capacités, il faut du leadership. Il faut que les dirigeants d’entreprises et le gouvernement puissent utiliser l’IA. Si les grandes entreprises et pouvoirs publics décident de transformer les choses à Bruxelles, il y aura un effet domino. Sans oublier que l’intelligence artificielle est indispensable pour la compétitivité future des entreprises. »  

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