Défi digital : « Les entreprises doivent être plus hardies et s’épauler mutuellement »

17 décembre 2019 à 10:12 | 676 vues

@Getty

Elles ont une passion et une ambition en commun : rassembler des jeunes et les immerger avec plaisir dans l’univers digital. Martine Tempels, à la tête de Telenet Business et présidente de CoderDojo Belgique, et Karen Boers, dirigeante de BeCode, se sont réunies pour Beci. Virtuellement, par vidéo interposée. « Car, dans un monde bourré de technologie, il est absurde de s’infliger des embouteillages pour une interview parfaitement faisable par voie digitale. » 

 

Vous rassembler physiquement était compliqué, à cause de vos agendas respectifs, fort chargés. Heureusement qu’il y a Skype ! Pour vous, cela va de soi. Mais pas pour tout le monde, n’est-ce-pas  ? 

Martine Tempels : En effet. L’entreprise qui se digitalise sérieusement doit donner l’exemple. Dès l’instant où une conversation est possible via Skype ou Google Hangouts, pourquoi demander aux gens de s’aventurer dans les embouteillages ? La digitalisation sert à rendre les entreprises plus innovantes et efficaces. 

Karen Boers : Plus cela se concrétise dans l’environnement de travail, plus les atouts deviennent évidents et convaincants pour les entreprises et leur personnel. Mais il subsiste des doutes. 

 

Pourquoi les entreprises n’adoptent-elles pas totalement la digitalisation  ? 

Karen : De mon expérience chez BeCode –où nous formons des demandeurs d’emploi gratuitement à la programmation – je retiens que beaucoup d’entreprises tentent’ de digitaliser leurs processus d’entreprise, par exemple leur administration RH. Pour le cœur de métier, elles ne progressent guère et ne trouvent pas de solution.

Elles se demandent ce que deviennent les services au client dans leur secteur à l’ère digitale. Elles attendent souvent la venue d’un intervenant extérieur (parfois une start-up) qui examine leur secteur sous l’angle de la digitalisation, fournit une solution et puis file avec des clients. Alors que les entreprises auraient pu régler tout cela elles-mêmes. Souvent, elles n’osent pas, tergiversent trop longtemps. Elles devraient y réfléchir de façon plus proactive. 

Martine : Les entreprises doivent être plus audacieuses sur le plan digital, et oser se réinventer. Chez Telenet Business, nous aidons les indépendants à quitter leur zone de confort digital. Nous les conseillons gratuitement pendant quelques heures sur des sujets qui leur posent problème.

Nous les inspirons en mettant en avant des personnes audacieuses en digital, comme ce boucher qui a construit lui-même un frigo pour des colis à enlever. Grâce à un site internet et une application, les gens peuvent commander leurs viandes et charcuteries 24 h sur 24 et aller les chercher dans ce frigo. Entretemps, divers boulangers, poissonniers et fromagers ont commandé ce frigo chez le boucher en question. Ils suivent la nouvelle tendance. Fantastique, cette influence réciproque entre entrepreneurs !  

 

Vous appelez les entreprises à oser la digitalisation ! 

Karen : Trouvons d’autres manières de suivre la vague digitale. Le secteur du notariat m’a agréablement surprise. La Fédération du Notariat (Fednot) pressent qu’une partie du travail réalisé aujourd’hui encore par les notaires, se fera autrement dans un futur proche.

Je pense notamment aux modèles en ligne où les clients enregistrent leurs données et qui rédigent automatiquement les actes et contrats. Le notaire n’est plus nécessaire pour ce type d’opération. En revanche, les notaires disposent d’une kyrielle de données valorisables : qui achète quoi et où se trouve l’essentiel du capital, par exemple.

Ils expérimentent à présent d’autres moyens d’utiliser ces données pour fournir des services totalement neufs aux entreprises et particuliers. C’est assez intelligent comme démarche  

Martine : Il ne s’agit pas seulement d’oser, mais aussi d’être plus hardi et d’innover avec de nouveaux produits qui vont faire évoluer notre société positivement. Pour cela, il faut oser faire le saut, penser hors du cadre et prendre d’autres chemins.

Citons la digitalisation des services de santé : des robots peuvent veiller à ce qu’un patient prenne ses médicaments, tenir la porte ouverte pour des personnes à mobilité réduite ou les aider à se déplacer. Cela ne peut qu’améliorer notre qualité de vie. 

Mais comment inciter concrètement les entreprises à prendre part à cette révolution digitale  ? 

Martine : Nous avons réalisé une étude auprès de plus de 500 gérants belges. Au moins 66% des PME belges n’ont pas de programme pour entreprendre par la voie digitale. Cela ne s’explique pas toujours par un manque d’ambition ; plutôt par manque de connaissances et de temps.

Elles n’ont pas toujours accès aux entreprises qui peuvent les seconder. Nous avons lancé en 2017 notre projet ‘Accélération Digitale’ : une vingtaine d’experts indépendants se rendaient gratuitement chez des entrepreneurs et PME et les aidaient à promouvoir leur affaire en ligne. Un vrai succès. Nous avons aidé plus de 2.500 entrepreneurs. Telenet Business tentera d’ici 2025 d’aider deux PME sur trois à établir un plan de digitalisation.  

Karen : Nous devons surtout continuer à sensibiliser et à accompagner les PME, car la digitalisation reste trop vague pour elles. L’accompagnement se fait en partie par des bureaux-conseils, mais les entreprises n’ont souvent pas les budgets requis ou le retour sur investissement est insuffisant et elles n’entreprennent pas la démarche.

C’est aux grandes entreprises, à mon sens, de leur montrer la voie dans l’économie digitale. C’est ce que fait Telenet : elle relève le défi et partage une partie de ses connaissances. 

 

On sent de la résistance de la part des travailleurs 

Martine : Il manque un modèle de coaching. Les pouvoirs publics et les entreprises devraient collaborer pour introduire ce coaching dans les entreprises et chez les employeurs qui en ont besoin. Certainement à Bruxelles. Notre capitale regorge de petites entreprises digitales ; il faut en tirer parti.

Prévoyons des moyens, collaborons, échangeons les savoirs. Ajustons les compétences des employeurs pour qu’ils puissent suivre. Récemment, une entreprise luxembourgeoise a donné à plusieurs de ses responsables financiers une formation en cybersécurité. C’est une façon, pour une entreprise, d’être dans le mouvement 

Karen : Il faut également que les entreprises communiquent ouvertement et clairement à leurs employés les raisons des changements digitaux. C’est la seule manière de chasser l’angoisse et l’incertitude. Des entreprises qui ont une culture de communication ouverte, se digitalisent plus facilement.

Dans celles qui ne communiquent pas dans la transparence ou qui favorisent le top-down, beaucoup d’employés sont inquiets ou s’en vont. Plus une entreprise est productive dans ce domaine, plus les employés participent au projet de digitalisation.  

 

Comment les entreprises bruxelloises peuvent-elles être digitalement meilleures dans l’avenir ? 

Martine : Beaucoup d’entreprises bruxelloises qui privilégient la diversité acceptent plus facilement le tournant de la digitalisation. Dans une ville multiculturelle comme Bruxelles, une souplesse envers le bilinguisme obligatoire permettrait d’attirer plus de talents compétents en digitalisation, tout en réduisant la pénurie sur le marché de l’emploi.  

Karen : La réorientation et la formation des travailleurs et jeunes est cruciale. Je rencontre chez BeCode beaucoup de jeunes gens qui s’estimaient incapables de programmer. Ces personnes avaient souvent de gros problèmes et aucune perspective d’avenir.

Il est donc assez émouvant de voir comment, via notre école, ces jeunes réussissent à démarrer une carrière prometteuse. Nous avons démarré BeCode en 2017. Au début, nous n’avions qu’une quarantaine d’étudiants diplômés. À la fin de cette année, nous en comptons déjà 500 !

Cela démontre, une fois de plus, qu’en investissant dans la réorientation digitale des travailleurs, on leur redonne confiance en eux. Ils partent enthousiastes au-devant du monde digital.  

 

Info : www.accelerationdigitale.be 

 

 

Martine Tempels (Telenet) 

 

 

Karen Boers (BeCode) 

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