Crise énergétique : quel impact pour les entreprises bruxelloises ?

17 octobre 2022 à 11:10 | 224 vues

La crise énergétique impacte fortement l’économie bruxelloise. Les transports, l’industrie manufacturière, l’hébergement, les activités culturelles et, indirectement, la construction comptent parmi les secteurs les plus touchés.

Depuis un an, les prix européens de l’énergie ont spectaculairement augmenté. D’abord, consécutivement à la reprise économique mondiale et à une forte demande de la Chine. Mais surtout, suite à l’invasion de l’Ukraine par la Russie au début de cette année. Ainsi, l’Observatoire des prix du SPF Économie constate que « après avoir fortement chuté en 2020 (-11 %), l’inflation énergétique n’a cessé d’augmenter durant toute l’année 2022 (22,4 % de moyenne) pour atteindre un niveau d’inflation record de 64,3 % au 2e trimestre 2022. »
Pour ce même trimestre, l’inflation totale en Belgique s’est établie à 9,9 % en moyenne. Et le SPF Finances de prévenir qu’il s’agit tout simplement du niveau le plus élevé jamais constaté depuis 1997, année de création des calculs selon la méthodologie Eurostat.

Des hausses catastrophiques

La forte hausse des prix mondiaux du gaz et de l’électricité et, dans une moindre mesure, de ceux des combustibles liquides et des carburants, a eu une influence catastrophique sur les prix pratiqués en Belgique (qui est en situation de dépendance quasi totale des importations pour ces produits).
« Le prix à la consommation du gaz naturel a fortement augmenté tout au long de 2021 et a atteint une inflation record au 1er trimestre 2022, soit 141,5 %, principalement en raison de l’augmentation du prix du gaz sur les marchés de gros à la suite du conflit russo-ukrainien », souligne l’Observatoire du SPF Économie.
Comme pour le gaz, le prix à la consommation de l’électricité a progressé fortement depuis 2021 pour atteindre un pic en ce 1er trimestre avec une inflation de 64,4 %. Cette augmentation des prix de l’électricité est due, elle aussi, au conflit russo-ukrainien.
Certes, la progression des prix du gaz et de l’électricité a légèrement ralenti pour ce 2e trimestre, mais c’est en raison principalement de la baisse de la TVA à 6 %.
Il est à noter que le système belge de tarification de l’énergie rend les prix plus sensibles aux fluctuations que dans d’autres pays. Selon la Creg, les contrats énergétiques seraient plus souvent indexés et les prix évoluent donc rapidement par rapport à ceux sur le marché de gros.

Jusqu’à +196 % en un an

Dans son Focus n° 51 de juillet (téléchargeable gratuitement), l’Institut Bruxellois de Statistique et d’Analyse (Ibsa) évoque l’impact de cette crise énergétique sur l’activité économique de notre capitale. Prenant en considération les prix moyens pratiqués par les producteurs belges entre le dernier trimestre de 2020 et celui de 2021, il constate une envolée totale. Les prix pratiqués par la branche du raffinage de pétrole (qui reprend la production de carburants pour moteurs: essence, kérosène, GPL) ont augmenté de 47 %.
Pour l’électricité, la hausse serait de 66 %. Tandis qu’on serait à +196 % pour le gaz. Et cela, avant la crise ukrainienne. Comment expliquer ce décalage avec les chiffres du SPF Économie (1) ? « Au sein de l’Ibsa, nous avons travaillé avec les indices de prix à la production tandis que le SPF a pris en compte l’indice des prix à la consommation (2) », nous indique Mattéo Godin, analyste au sein de l’Ibsa (qui relève de perspective.brussels).
Quoi qu’il en soit, tous ces chiffres sont d’autant plus inquiétants qu’ils ne portent que sur une seule année et que la guerre en Ukraine n’avait pas encore débuté ou venait de commencer.

Bruxelles, tristement en tête

Au niveau européen, la situation de la Belgique est lamentable par rapport aux autres pays.
Eurostat s’est intéressé à la facture énergétique des ménages dans chacun des pays de l’Union européenne. Entre décembre 2020 et décembre 2021, la hausse était de 47 % en Belgique alors qu’elle était de 25 % pour l’ensemble des pays de l’UE : soit quasiment le double.
Pire encore, l’Agence européenne de coopération des régulateurs de l’énergie (ACER) constate que parmi les 27 capitales européennes, Bruxelles est celle qui a enregistré la plus forte croissance des prix de l’électricité (+99 %) entre février 2021 et février 2022. Loin devant ses poursuivants directs que sont Rome (+ 80 %), Amsterdam (+ 64 %) puis Madrid et Athènes (+ 55 %). Paris est à 13 %, Luxembourg à 5 %. Certaines capitales, comme Budapest, Zagreb et Varsovie, parviennent même à proposer une baisse du prix de l’électricité (voir tableau).

Les transports, premières victimes

L’étude de l’Ibsa s’intéresse tout particulièrement à la situation de nos entreprises.
La dépendance énergétique à Bruxelles est différente de celle des autres régions. Ainsi, pour 2019, les coûts énergétiques (directs et indirects) des entreprises bruxelloises étaient dominés par l’électricité (49 %) devant les produits pétroliers (43 %) et le gaz (8 %). Dans le reste du pays, l’activité économique est d’abord dépendante des produits pétroliers (51 %) devant l’électricité (41 %) et le gaz (8 %).
Le Focus de juillet procède aussi à une analyse des secteurs bruxellois les plus exposés à la crise énergétique. En tête, on retrouve le transport, l’industrie manufacturière, mais aussi l’alimentaire, l’Horeca, les spectacles et les activités récréatives.
Le transport est en première ligne et c’est d’autant plus préoccupant qu’il regroupe près de 40.000 travailleurs à Bruxelles. Dans notre capitale, contrairement aux autres régions, ce secteur dépend davantage de l’électricité (métro, trams, chemin de fer…) que des produits pétroliers qui ont subi une hausse moindre.
Mais les taxis sont aussi fort impactés car le carburant représentait déjà près de 10 % de l’ensemble des coûts d’exploitation avant le début de la crise énergétique. Un secteur déjà fortement affecté par la crise sanitaire.

L’alimentaire, l’hébergement…

L’industrie manufacturière, qui occupe près de 20.000 travailleurs en RBC, est le deuxième secteur le plus dépendant des produits énergétiques et plus particulièrement de l’électricité. Au sein de celle-ci, l’industrie alimentaire (abattoirs et bouchers, boulangers et chocolatiers) et l’imprimerie sont les plus touchées. Compte tenu de la forte croissance du prix du gaz, l’industrie chimique est aussi fortement touchée par la crise énergétique, même s’il s’agissait d’un des rares secteurs ayant vu son volume d’activité augmenter pendant la crise du Covid-19.
Fortement affecté par les mesures de confinement, l’Horeca souffre désormais de la hausse des prix de l’énergie. C’est l’hébergement qui, à nouveau, est le plus à plaindre. Grand consommateur d’électricité et de gaz, sa dépendance énergétique a presque doublé. « Au premier trimestre de 2022, 10 % de la valeur de la production de l’hébergement étaient absorbés par les coûts énergétiques », indique Mattéo Godin.
D’autres services aux personnes sont frappés de plein fouet. C’est notamment le cas des coiffeurs, salons de beauté et blanchisseries. Pour eux aussi, les coûts énergétiques absorbaient en moyenne 8 % de la valeur de leurs ventes au dernier trimestre de 2021.

La culture, la construction…

Les activités culturelles et récréatives, déjà lourdement pénalisées par le Covid, se voient aussi fragilisées par la hausse des prix de l’énergie. Elles occupent souvent des installations vétustes et énergivores. « Au dernier trimestre de 2021, les coûts énergétiques absorbaient 7 % du chiffre d’affaires du secteur des bibliothèques, musées et monuments historiques et 8 % de celui des clubs de sports, activités foraines et autres salles récréatives », précise l’étude de l’Ibsa.
La construction est touchée indirectement par la crise énergétique via ses fournisseurs et la production des matériaux (briques, verre, ciment…).
Parmi les autres secteurs qui souffrent de la situation actuelle, citons encore les activités médico-sociales, dont celles proposant de l’hébergement comme les maisons de repos, fortement dépendantes du gaz et de l’électricité.
Il reste néanmoins des secteurs qui semblent bien se porter. « Il s’agit des services aux entreprises, dont les activités spécialisées, scientifiques et techniques, ainsi que les activités de services administratifs et de soutien», indique Mattéo Godin, auteur de l’étude de l’Ibsa.

Quelles solutions ?

En conclusion, l’étude de l’Ibsa rappelle que Bruxelles est surtout dépendante de l’électricité. Elle conseille de réanalyser le mode de fixation des prix de l’électricité tel qu’il est appliqué actuellement dans notre pays. « Si la méthode de fixation des prix du marché de gros de l’électricité est une compétence européenne, la Commission accorde actuellement plus de souplesse aux États. La Commission européenne vient ainsi d’autoriser l’Espagne et le Portugal à modifier, de manière non négligeable, la méthode de fixation des prix de l’électricité sur le marché ibérique. »
Face à des prix énergétiques qui risquent de continuer à augmenter, le rapport considère que « rogner sur la marge ou augmenter ses prix ne sont pas des solutions durables pour les entreprises.
En Région bruxelloise, depuis le début de la crise du Covid-19, de nombreux secteurs ne parviennent plus à répercuter entièrement la hausse des coûts de leurs achats sur leurs clients. Cela se traduit par une baisse de la richesse créée (rémunérations des travailleurs et marge bénéficiaire) par euro de chiffre d’affaires. Cette difficulté, particulièrement prégnante dans les services aux personnes, s’explique par une demande moins vigoureuse qu’avant la crise sanitaire. »
La résilience des entreprises bruxelloises passera donc par une amélioration de la maîtrise de leurs coûts énergétiques. Et de conclure par le défi qui se pose au monde économique : « Pour traverser les crises, les entreprises doivent continuer à investir alors même que leurs capacités d’emprunt sont au plus bas. »

(1) Au T1 2022, la croissance annuelle des prix à la production était de : électricité : +113 %, gaz : +277 %, produits pétroliers : +44 %

(2) Les prix à la production sont les prix appliqués par les producteurs aux distributeurs. Dans certains cas, notamment pour les produits énergétiques, les distributeurs ne répercutent pas directement la hausse des prix de leurs fournisseurs sur leurs clients parce que les prix ont été fixés sur plusieurs mois. L’indice des prix à la production est donc un indicateur qui permet d’anticiper les pressions inflationnistes auxquelles les consommateurs finaux vont devoir faire face.

 


Mattéo Godin, analyste au sein de l’Institut Bruxellois de Statistique et d’Analyse (Ibsa) : « Si la méthode de fixation des prix du marché de gros de l’électricité est une compétence européenne, la Commission accorde actuellement plus de souplesse aux États. La Commission européenne vient ainsi d’autoriser l’Espagne et le Portugal à modifier, de manière non négligeable, la méthode de fixation des prix de l’électricité sur le marché ibérique. » 

Évolution des prix pratiqués par les producteurs belges de produits énergétiques

Tableau IBSA

Évolution du poids des dépenses énergétiques dans la valeur de la production régionale en % en 2015, 2019 et fin 2021


Tableau IBSA

Poids moyen des dépenses énergétiques des secteurs d’activité dans la valeur de la production en %, au quatrième trimestre de 2021


Tableau IBSA

 

À propos de l’auteur

Julien Semninckx, Journaliste indépendant chez BECI et chez Vlan

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