Quel avenir professionnel pour la génération sacrifiée ?

Par Gaëlle Hoogsteyn  - 29 juin 2021 à 08:06 | 778 vues

[Article invité]

Malgré l’enseignement à distance, ils sont nombreux ces étudiants persévérants à avoir obtenu leur diplôme en 2020 et 2021 en pleine période de Covid. Mais quelles perspectives professionnelles ont-ils dans un contexte économique tendu et un marché de l’emploi très difficile ? Beaucoup ont peur de ne pas trouver de travail ou encore de se heurter à des préjugés de la part des employeurs et des recruteurs. Le point sur le futur de cette génération sacrifiée. 

Les jeunes, 1res  victimes de la crise de l’emploi

Pour Caroline Mancel, directrice générale adjointe d’Actiris, il est clair que l’avenir professionnel des jeunes diplômés ne s’annonce pas des plus roses. «Les jeunes sont les premières et les plus grandes victimes de la crise. Le chômage des jeunes a augmenté de 7,5 % en 2020 chez les moins de 25 ans (par rapport à 2019). Ce sont surtout les moins de 30 ans hautement qualifiés (donc avec une formation universitaire) qui sont les plus touchés. Ils étaient 3846 en moyenne à chercher un emploi en 2020, soit une augmentation de près de 30 % par rapport à 2019 ! Les raisons ? Il y a moins de sorties vers l’emploi ou même vers un stage ou une formation. Et malheureusement, souvent lors d’une crise, ce sont les jeunes qui sont licenciés en premier, car ils coûtent moins cher aux employeurs et occupent des emplois plus flexibles », explique-t-elle.

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Des diplômes obtenus au rabais ?

De nombreux étudiants ont fini leurs études à distance, n’ont pas assez de cours pratiques, voire n’ont pas pu faire de stage… et beaucoup craignent que cela ait un impact négatif sur leur employabilité. « Cela, je n’en suis pas persuadée », déclare Amélie Alleman, fondatrice de la société de recrutement Betuned. « Je trouve même, au contraire, que les étudiants qui ont réussi à aller jusqu’au bout dans des conditions très difficiles sont particulièrement méritants. C’est une preuve de leur volonté, de leur persévérance, de leurs capacités de résilience… En tant que recruteuse, j’aurais même tendance à vouloir davantage donner sa chance à ce type de candidat. Et s’il y a des manquements dans certains domaines (comme cela peut aussi être le cas hors période de Covid), les entreprises ont aussi un rôle à jouer et doivent faire preuve de solidarité en proposant du coaching ou des formations en interne. » Et Caroline Mancel d’ajouter : « Les temps sont plus difficiles qu’avant, mais il existe toujours de nombreuses opportunités. Et là, notre Garantie Jeunes revêt toute son importance. Nous invitons tous les jeunes diplômés en recherche d’emploi à s’inscrire chez Actiris. Ensemble, nous pouvons définir leur projet professionnel et trouver des solutions pour le réaliser, que ce soit un stage, une formation ou un emploi dans les 6 mois après leur inscription. Nous ne pouvons pas nous permettre de laisser les jeunes s’installer dans le chômage et l’inactivité et donc dans la perte d’estime de soi. »

L’onboarding à distance, un vrai frein à l’engagement

Amélie Alleman craint plutôt que le véritable frein à l’engagement soit le fait d’engager un jeune diplômé qui va devoir travailler directement à distance. « Le télétravail réduit presque à néant tout le processus d’onboarding. Le nouvel engagé ne découvre pas son lieu de travail, ne s’imprègne pas de la culture de l’entreprise, ne rencontre pas ses collègues, ne sait pas forcément à qui demander de l’aide puisqu’il ne connaît pas très bien la structure de l’entreprise, ses procédures, ses équipes… Lorsqu’il aura une question (et c’est normal quand on commence), il ne pourra pas simplement aller voir son responsable ou son collègue… Tout cela complique fortement l’entrée en fonction des jeunes diplômés sans expérience et fait peur aux entreprises. Les sociétés qui recrutent vont plutôt choisir des profils ayant 2-3 ans d’expérience ou seniors qui ont déjà un background dans le secteur concerné et seront plus aptes à s’adapter à distance. »

Quelques conseils pratiques

Pour Amélie Alleman, se différencier des autres candidats est plus important que jamais. « Depuis plusieurs années, le digital s’inscrit dans le monde du recrutement. Les jeunes accompagnent ainsi leur lettre de motivation d’un CV vidéo, d’un montage ou d’un PowerPoint montrant leurs compétences, leur créativité… Les jeunes diplômés doivent miser sur le digital pour se différencier de leurs concurrents. Les soft skills sont de plus en plus importantes pour les entreprises, et lors d’un entretien d’embauche virtuel, il manque ce ‘feeling’ que l’on ressent en face à face. » 

Un autre conseil de notre spécialiste en recrutement est de se montrer proactif. « Selon votre domaine, pourquoi ne pas proposer à un employeur de venir faire un stage non rémunéré de quelques heures ou jours pour montrer votre motivation et vos capacités ? Commencer par un job étudiant cet été ? Ou encore, envoyer certaines de vos réalisations.   » 

Se tourner (temporairement ou non) vers l’entrepreneuriat peut aussi être source d’emploi. « Que vous ayez un projet bien concret à lancer ou que vous souhaitiez travailler temporairement comme free-lance ou comme consultant, tout est possible. D’autant qu’il existe actuellement de plus en plus de structures pour aider les Starters, des incubateurs pour start-up, etc. » Amélie Alleman insiste en effet sur l’importance d’utiliser son temps à bon escient. « Les entreprises sont conscientes qu’il est difficile à l’heure actuelle de trouver un emploi quand on sort des études et elles seront sans aucun doute plus compréhensives sur les ‘trous’ dans les CV. L’important est de montrer que l’on a fait quelque chose de constructif durant cette période. Apprendre une langue, s’autoformer à distance, tenter l’aventure entrepreneuriale, faire du bénévolat, acquérir des compétences en s’impliquant dans un mouvement de jeunesse ou une autre association… ce que le recruteur retiendra, c’est la proactivité dont le jeune chercheur d’emploi aura fait preuve », assure-t-elle.

Et pour les futurs étudiants ?

Quid des jeunes qui terminent leurs secondaires cette année et vont se lancer dans des études supérieures, sans savoir comment l’enseignement sera organisé l’année académique prochaine ?  « Il est évident que le climat d’incertitude actuel n’aide pas à décider de ce que l’on va faire de son avenir. Mon 1er conseil aux jeunes, pour rester motivés quelles que soient les conditions sanitaires auxquelles ils devront faire face, est de choisir une filière qui les passionne. Faire un choix d’études dans un seul but économique, aura, à long terme, des conséquences négatives sur le bonheur au travail. Toutefois, il est toujours intéressant de savoir quels métiers ouvrent des portes immédiatement après avoir fini ses études. Les secteurs de la santé, de l’éducation et de l’enseignement recherchent sans cesse du personnel. Et dans le top 3 des métiers en pénurie, on trouve énormément de jobs liés à l’IT et à la digitalisation, une tendance qui ne cessera plus jamais », conclut Caroline Mancel.

« Les employeurs potentiels auront des a priori sur nous »

Denis, 21 ans, futur diplômé 2021 en électronique appliquée

« J’ai fait le choix de ne pas me lancer tout de suite sur le marché du travail. Je vais donc suivre une formation complémentaire de 2 ans. Le fait d’avoir terminé mes études en pleine période de Covid n’est pas étranger à ce choix. En tout, j’aurai étudié près d’un an et demi à distance et plus le temps passait, plus ça devenait difficile. Personnellement, j’avais du mal à suivre les cours à distance plusieurs heures par jour et à rester concentré alors qu’il n’y avait aucune interaction. J’ai eu une période de décrochage et en janvier j’ai raté certains examens. Ma formation comprenait aussi normalement beaucoup de cours pratiques qui ont été donnés dans des conditions très dégradées. Pour ma part, j’ai eu la chance de faire mon stage en présentiel, mais ce n’est pas le cas de tous les étudiants, or dans notre branche la pratique est très importante. En toute honnêteté, et sans jeter la pierre aux professeurs, la qualité de l’enseignement que nous avons eu à distance ne correspond pas à celle que nous aurions dû avoir en présentiel.

Je pense que cela, les recruteurs en sont conscients et que les diplômés de 2020 et de 2021 risquent d’être considérés comme ayant obtenu un diplôme au rabais. Selon moi, les employeurs potentiels auront des a priori sur nous et nous aurons plus de mal à trouver du travail.

Par ailleurs, je me trouve encore un peu jeune pour entrer sur le marché du travail et, pour ma carrière, me former davantage ne pourra être que bénéfique. Je suis donc très enthousiaste à l’idée de suivre cette formation complémentaire, mais s’il n’y avait pas eu le Covid, je pense que j’aurais sans doute commencé tout de suite à travailler. »

 

À propos

Amélie Alleman, Fondatrice de Betuned, Caroline Mancel, Directrice Générale a.i. chez Actiris

 

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