Bruxelles, ville résiliente ?

25 janvier 2021 à 09:01 | 940 vues

[interview]

Le travail à distance remet en cause le concept même de bureau. Menace-t-il l’avenir des centres d’affaires ? Trois dirigeants nous expliquent pourquoi la concentration urbaine à Bruxelles conserve de nombreux atouts.

Pour pas mal d’observateurs, les semaines de confinement que nous avons vécues ont eu ceci de bon qu’elles ont fait sauter le verrou du présentéisme dans nombre d’entreprises. L’idée selon laquelle de longues heures passées au bureau seraient signe d’implication professionnelle appartiendrait donc au passé. Une chose est en tous les cas certaine : la plupart des dirigeants admettent aujourd’hui que le travail à distance est un mouvement de fond sur lequel on ne reviendra pas. Dès lors, comment repenser les bureaux de demain ?

Pionnières à maints égards, les grandes sociétés de la Silicon Valley avaient ces dernières années donné le ton en matière d’espaces de travail. Conçus comme des lieux hybrides mêlant design raffiné, desks flexibles, lieux de réunions et de détente, ils symbolisaient aussi la volonté des sociétés d’investir dans la présence des employés au bureau en en faisant des lieux « à vivre », les plus agréables possibles. Mais un changement de cap se profile aujourd’hui à l’horizon. Facebook et Twitter ont été parmi les premières à instiguer le télétravail généralisé pendant la crise. Elles développent aussi de nouvelles politiques de ressources humaines, ouvrant à leurs employés la possibilité de travailler d’où ils veulent et de façon permanente. Pour Marck Zuckerberg, 50% du personnel de facebook pourrait être composé de télétravailleurs à temps plein dans 10 ans. En supprimant la « prime géographique » (les loyers de la Silicon Valley et San Francisco sont parmi les plus élevés au monde) attachée à l’obligation de résider près du siège, l’intérêt est aussi financier. L’offre télétravail « partout, tout le temps » de facebook ouvre peut-être le champs d’attraction à de nouveaux talents, mais elle s’assortit aussi d’un rabotage de salaire pour les employés actuels qui la saisissent.

Mais si le bureau n’est plus un lieu de rassemblement au quotidien pour l’ensemble des employés, si chacun fait de la maison son bureau principal, quel avenir pour les centres urbains, comme Bruxelles, comme lieu d’activités professionnelles et du développement des affaires ?

Bruxelles : un bureau pour quoi faire ?

Sylvain Chevallier est associé du consultant en technologies BearingPoint, en charge du bureau de Bruxelles. En janvier de cette année, juste avant que n’éclate la pandémie, il a choisi d’installer sa cinquantaine de collaborateurs dans le quartier européen de la capitale. Écartées, les zones plus périphériques comme Waterloo, Diegem ou même le quartier Delta. Elles offrent pourtant un coût bien plus bas au mètre carré. « Mais optimaliser un ratio surface/prix/ nombre de postes de travail est un calcul de l’ancien monde. Si je devais refaire un choix aujourd’hui, il serait exactement le même », justifie-t-il. Pour lui, le Covid ne fait en effet qu’accélérer une tendance à l’agilité déjà à l’œuvre avant le confinement dans beaucoup de sociétés, en particulier dans les secteurs des services aux entreprises et de la consultance. « Dans ce nouveau contexte, il faut avant tout se poser la question de savoir à quoi doivent réellement servir les bureaux, qui s’y rendra régulièrement et dans quel but précis »,poursuit Sylvain Chevallier. Chez BearingPoint comme ailleurs, le « nouveau monde » pousse ainsi à réorganiser les espaces… et à réestimer les besoins de surface à la baisse. Un mouvement qui pourrait rebooster les perspectives des centres-villes, délaissés un temps par ceux pour qui le coût au mètre carré était devenu le seul critère.

Durabilité et talents

En octobre 2019, Accenture a posé son choix sur la Gare Maritime, une ancienne gare de marchandise aujourd’hui rénovée et truffée de matériaux organiques et solutions énergétiques dernier cri sur le site de Tour & Taxis. Un choix à contre-courant des big 4, partis loger leurs équipes à Diegem ou Zaventem ces dernières années. « Si nous avions suivi l’étude de gravité basée sur la distance domicile-bureau de l’ensemble de nos collaborateurs, le site choisi aurait été Vilvoorde. Mais nous avons pris cette décision dans une perspective de long terme où connectivité et éco-durabilité riment aussi avec transports en commun », explique le Managing Director Belux Bart De Ridder, rappelant que la gare du Nord est à deux pas. À cet égard, Sylvain Chevallier en est convaincu, un bureau en ville est un réel atout pour attirer la ressource prisée par les bureaux de consultance que sont les jeunes talents. « En plus de l’attractivité des immeubles et de l’environnement, notre choix du centre-ville colle beaucoup plus au mode de vie de la nouvelle génération », explique Chevallier. Aujourd’hui, insiste-t-il, une voiture de société n’est plus un argument pour attirer une jeunesse en recherche de proximité et de mobilité douce.

Près des clients

Il y a 4 ans, le groupe de communication Havas décidait de regrouper ses agences créatives et médias belges dans une même entité et sous un même toit. Le Havas Village était né. La Ville de Bruxelles s’est vite imposée comme lieu d’implantation, dans un souci de rassembler les communautés flamande et francophone de l’agence. Le choix s’est porté sur l’espace Chambon, à deux pas de la rue Neuve. « Au-delà de l’attractivité du lieu, nous installer au centre-ville est d’abord une option stratégique », confie Christian de la Villehuchet, CEO Belgique du publiciste. « Nous sommes un groupe qui regarde beaucoup les consommateurs et les marques. La ville, c’est la vie, la culture, l’art, le shopping et le lieu où vivent nos clients et les clients de nos clients. On ne peut les comprendre en étant déconnecté de tout cela ». Et de souligner que la diversité et la multiculturalité de la capitale colle aux valeurs du groupe international. L’argument client est également clé pour Accenture. « Toutes les grandes banques et beaucoup de nos plus importants clients de la région sont sur 1000 Bruxelles », rappelle De Ridder, pour qui un déjeuner en ville vaut beaucoup mieux qu’une téléconférence pour se rappeler au bon souvenir de ses contacts.

Au cœur de l’innovation à Bruxelles

Autre argument de poids plaidant pour les centres-villes : l’innovation. « Toutes le grandes entreprises ont envie de se rapprocher de l’écosystème des startups innovantes aujourd’hui. Or celles-ci sont majoritairement installées en centre-ville », explique Chevallier, qui pointe notamment BeCentral, le campus digital bruxellois logé dans la gare centrale. Dans le même esprit, c’est au sein de son nouveau bureau bruxellois qu’Accenture a installé son Liquid Studio, espace de cocréation où sont régulièrement invités partenaires et clients pour imaginer les solutions de demain.

Employés nomades

Même sentiment en ce qui concerne l’organisation – hybride – du temps, des rendez-vous et des déplacements. À l’avenir, De Ridder conçoit le bureau bruxellois d’Accenture comme un vaisseau amiral. Un lieu de convergence, de relations humaines, de cocréation et de networking interne pour les collaborateurs d’Accenture. Mais celui-ci serait combiné avec d’autres espaces de travail pour les nombreux collaborateurs qui ne veulent pas se rendre dans la capitale tous les jours… sans pour autant les condamner à rester chez eux. Vision partagée par Chevallier, qui imagine un monde où chacun disposerait de multiples postes répartis dans plusieurs centres-villes ou quartiers, au besoin via le recours aux espaces de coworking. Dans un tel dispositif fait de de bureaux disséminés pour employés nomades, Bruxelles conserve de belles cartes à jouer. De Ridder rappelle que notre capitale reste bien moins chère qu’Amsterdam. Quant à Paris, Sylvain Chevallier souligne qu’il est depuis longtemps quasi impossible de trouver des espaces disponibles au centre-ville. Pour Christian de La Villehuchet, Bruxelles se distingue aussi de ces autres centres d’affaires par son exotisme dû à son brassage culturel, l’unique mixité sociale de son hyper-centre et d’innombrables contrastes. « Je reste tous les jours surpris de l’extraordinaire singularité de cette ville », confie celui qui est aussi Chief Integration Officer de Havas au niveau Groupe.

 

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