L’emploi à Bruxelles : il faut passer à la vitesse supérieure

21 juillet 2021 à 08:07 | 287 vues

La crise sanitaire a fortement ébranlé le marché de l’emploi à Bruxelles. Il faut dire que l’emploi a encaissé 15 mois de revers douloureux, dont le bilan final risque d’être bien plus dramatique que prévu. Au lendemain de cette crise, les formations – et plus particulièrement la formation permanente – prennent toute leur importance. La Région de Bruxelles-Capitale ne pourra pas être taxée d’attentisme : les entrepreneurs et les mandataires politiques élaborent dès à présent une série de projets, alors que d’autres initiatives ont déjà démarré.

La fin tant attendue et espérée de la crise du coronavirus s’esquisse à l’horizon et ne manquera pas de confronter la Région de Bruxelles-Capitale à une augmentation aussi considérable que rapide du nombre de chercheurs d’emploi. Une telle situation ne peut pas s’installer dans la durée. Il faudra donc adapter sans attendre les conditions et les circonstances qui prévalent sur le marché de l’emploi.

Beci Chambre de Commerce a développé une vision de résilience pour Bruxelles dans la période qui suivra la crise sanitaire. Les trois axes directeurs de cette stratégie sont l’accroissement de la flexibilité sur le marché de l’emploi, la qualification des travailleurs dans la perspective d’un emploi qui correspond aux attentes du marché et enfin, l’orientation sur les secteurs porteurs d’avenir.

« La première phase doit prendre la forme d’une action rapide pour mettre au travail dans les meilleurs délais de nouveaux chercheurs d’emploi rapidement employables. En deuxième phase, il ne sera évidemment pas possible de guider un chercheur d’emploi vers un poste inexistant. Le défi consiste donc à créer des jobs qui n’existent pas encore dans les fonctions à faible niveau de qualification. On peut y parvenir en assouplissant les conditions du marché, notamment les charges de l’employeur sur les bas salaires », explique Ischa Lambrechts, Innovation Manager BECI.

Beci estime par ailleurs qu’il faut davantage se focaliser sur la qualification des chercheurs d’emploi. « C’est lors du choix des formations qu’il faut guider ces personnes vers des fonctions pour lesquelles il existe une demande sur le marché. Les profils STEM (Science, Technology, Engineering and Mathematics)   et IT méritent une attention particulière. L’obtention rapide d’un job en Région de Bruxelles-Capitale est une priorité pour soulager les CPAS, réduire le nombre de chômeurs et contribuer à un rétablissement du pouvoir d’achat », poursuit Ischa Lambrechts.

Les solutions proposées

Beci a défini, à l’attention du marché de l’emploi, une série de solutions susceptibles d’aider la Région bruxelloise à brève échéance. Les autorités régionales bruxelloises ont d’ailleurs tout intérêt à soutenir des initiatives qui rendent l’emploi plus attractif. Les solutions passent aussi par un soutien aux dispositions fédérales qui visent à assouplir et à assurer un bon fonctionnement du marché de l’emploi.

À titre d’exemple, citons l’allégement des coûts du travail sur les bas salaires, un assouplissement du marché de l’emploi, notamment dans l’horeca, des mesures contre les pièges du chômage ou encore l’attribution de réductions groupe-cible, y compris pour des contrats de travail d’une durée de moins de six mois. Il faut, en Région bruxelloise, garantir la pérennité du système des titres-services en assurant la rentabilité du mécanisme. Ceci devra s’accompagner d’une meilleure rentabilité des entreprises pour assurer leur survie, ou d’une intervention de la Région dans lesdits titres-services.

Dans l’intervalle, les défis en matière de formation et de formation permanente se bousculent au portillon, y compris pour les personnes qui ont un emploi. Beci avance deux propositions. La Chambre de Commerce plaide pour l’augmentation des budgets que les pouvoirs publics destinent au soutien aux formations. « On pourrait envisager un package de formation qui correspondrait à 50 % du subside accordé au cours de l’année précédente. Une telle mesure constituerait, pour les entreprises et les particuliers, un incitant à poursuivre leur formation d’année en année. On éviterait ainsi l’effet ‘one-shot’ et on réduirait une éventuelle assimilation du subside à une forme d’aide d’État », suggère Ischa Lambrechts.

Se préparer à la digitalisation

Martine Tempels, senior vice-president de Telenet Business, a joué, par son rôle de fondatrice et de présidente de CoderDojo Belgium, un rôle de pionnière dans la mise en œuvre d’une communauté humaine davantage digitalisée. Cette asbl offre gratuitement des cours d’encodage à des enfants et des jeunes de 7 à 17 ans. Ils se réunissent au sein de clubs et élaborent ensemble des projets technologiques. Un coach vient à la rescousse lorsque l’un ou l’autre jeune se débat avec un problème dans un projet.

Les participants assimilent de manière ludique et autonome les compétences digitales fondamentales. CoderDojo a gagné très rapidement une belle popularité : l’asbl compte 90 divisions réparties dans tout le pays et attire chaque mois 2.000 participants. Mme Tempels a établi en 2012 le contact avec la CoderDojo Foundation en Irlande et a immédiatement élaboré le projet d’importer cette organisation bénévole en Belgique. La première division a ouvert ses portes quelques mois plus tard à Anvers.

Mme Tempels ne s’étonne pas vraiment de ce succès. « Nous étions au courant de la forte demande pour des organisations prêtes à guider les enfants vers d’autres compétences informatiques que l’utilisation de YouTube et des jeux en ligne. Nous avons en revanche été agréablement surpris par le nombre de bénévoles enthousiastes qui se sont proposés. Nous n’aurions pas réussi sans eux. La formule de CoderDojo est très simple : ‘tout est possible pour les participants, mais rien n’est obligatoire’. C’est l’endroit où on peut se donner pleinement dans la technologie numérique. Nous essayons de stimuler l’esprit d’entreprise des jeunes et de les piloter dans le cheminement qui va de l’idée jusqu’à sa mise en œuvre. Nous sommes étonnés de voir que tout cela fonctionne tellement bien. » 

Les bénévoles s’alignent sur la mission de CoderDojo : aider un maximum de jeunes dans l’apprentissage de la programmation au sein d’un club. « Ces jeunes sont nombreux à percevoir au quotidien les inconvénients d’une pénurie de spécialistes en informatique. Nos bénévoles déplorent souvent l’absence de formations à l’informatique dans le programme scolaire général. Ils craignent que leurs enfants ne fassent partie d’une génération perdue. D’autres pays organisent une formation structurelle à l’informatique. De nombreux parents s’inquiètent donc de voir la jeune génération belge démunie face à cette concurrence. » 

CoderDojo collabore avec une série d’autres académies STEM. Ce sont des organisations extrascolaires qui proposent des formations et des initiations. Elles sont regroupées au sein du réseau des académies STEM. « Grâce à la grande diversité de l’offre, les enfants et les jeunes découvrent rapidement une activité STEM dans laquelle ils se sentent bien. Ils seront ensuite beaucoup plus enclins à s’investir davantage dans cette discipline. » 

L’organisation bénéficie d’autres partenariats, dont un parrainage par les pouvoirs publics. Les autorités flamandes, wallonnes et fédérales reconnaissent l’importance de cette initiative. Citons encore le partenaire Close The Gap : cette organisation donne une seconde vie à d’anciens ordinateurs portables, dans une démarche sociale. Les enfants qui ne disposent pas d’un ordinateur portable évitent ainsi l’exclusion.

Telenet est et reste un sponsor convaincu de l’initiative. « L’entreprise met l’accent sur les compétences numériques et est bien consciente des lacunes sur le marché de l’emploi. Elle intervient donc dans l’opération ‘De Digitale Versnelling’ (l’Accélération numérique) en proposant d’aider les entrepreneurs. De ce fait, CoderDojo apporte une contribution structurelle : nous préparons de nombreux entrepreneurs de l’avenir. » De Digitale Versnelling est le point de rencontre d’entrepreneurs et d’experts en technologie numérique. Ces experts indépendants se dévouent pour donner des conseils gratuits aux gestionnaires d’entreprises : publicité en ligne, gestion des médias sociaux, lancement d’une boutique en ligne etc.

On sent que les choses commencent à bouger dans le monde de l’enseignement. « C’est évidemment une thématique considérable et nous comprenons que les institutions ne s’y engagent pas tête baissée. Mais personnellement, nous estimons que les choses pourraient évoluer plus vite. Nos jeunes ont un besoin urgent de connaissances de base en programmation, et de préférence dès l’enseignement primaire. » CoderDojo stimule la créativité technologique des jeunes. En témoigne le salon technologique des jeunes inventeurs. Les projets des participants à cet événement annuel gagnent chaque fois en complexité. Ces jeunes seront bien mieux préparés pour aborder le marché de l’emploi, même s’ils n’ambitionnent pas directement une fonction dans l’informatique.

La formation permanente 

Les entrepreneurs bruxellois en quête de formation permanente pour leur personnel peuvent s’adresser à MySkillCamp une plate-forme où les entreprises peuvent réunir tous leurs acteurs de formation pour définir des programmes d’apprentissage. « Notre plate-forme totalise aujourd’hui 120.000 utilisateurs », explique son CEO Kevin Tillier. « Nous pouvons diviser par dix le budget de formation de nos clients B2B s’ils choisissent des formules de e-learning. Et nous le réduisons de moitié s’ils optent pour le blended learning. Le gain de temps, d’énergie et de moyens financiers est considérable. »

MySkillCamp est bien plus qu’un simple logiciel de formation. « Notre offre couvre à la fois l’ingénierie pédagogique et la technologie digitale. Nos experts guident les clients lors de la conception et de la mise en œuvre des applications d’apprentissage. Le Camp est un espace de formation où chacun peut affiner ses compétences dans des matières spécifiques ou généralistes, réparties selon les savoir-faire, la profession et la marque. Le Studio est un outil pour les auteurs : il leur permet de créer des programmes de formation personnalisés. Quant au Marketplace, il offre un choix de formations opérationnelles disponibles à tout moment. »

L’entreprise accorde beaucoup d’importance à la valeur pédagogique de l’outil numérique. « C’est un atout de plus, à côté de notre guidance experte et de la flexibilité de notre plate-forme. Nous simplifions ainsi la gestion des formations professionnelles et nous rassemblons en un seul lieu toutes les personnes concernées : les étudiants, les formateurs, les organisations de formation et les managers. »

La mutation numérique 

La pandémie n’a pas seulement déstabilisé d’innombrables entreprises : elle a aussi provoqué une accélération de la transformation digitale. L’initiative #wearefounders a vu le jour pour tenter de redynamiser l’économie. L’objectif est de former et de soutenir les entrepreneurs de demain. « Nous proposons un programme intensif d’une durée de neuf mois. Il est accessible à tous et il est gratuit », déclare Loubna Azghoud, project manager chez BeCentral.

La fédération sectorielle Agoria estime que d’ici 2030, la mutation numérique devrait engendrer 584.000 nouveaux emplois. L’automatisation et la digitalisation génèrent surtout des professions scientifiques et technologiques. Si nous parvenons à répondre aux besoins, le produit intérieur brut (PIB) pourrait augmenter de 60 milliards d’euros. En employant autant de femmes que d’hommes dans le secteur technologique, le PIB européen pourrait croître de 16 milliards d’euros. « Malheureusement, le nombre de femmes qui optent pour l’informatique ou les mathématiques est en régression », déplore Mme Azghoud. 

« Les développements technologiques suscitent une certaine angoisse, mais nous n’avons pas vraiment le choix. La Région bruxelloise doit emboîter le pas à la digitalisation. Si nous n’y parvenons pas, le risque est réel de larguer un large pan de la population. » Et il ne s’agit pas seulement de la population professionnellement active, mais aussi d’une bonne part des non-actifs. La Région bruxelloise présente une spécificité : le fossé numérique y est en grande partie comparable au fossé démographique entre les communes moins nanties du Nord et celles plus prospères du Sud.

La transformation digitale se déroule sous nos yeux. Mme Azghoud y décèle une dynamique. Elle estime que Bruxelles est bien positionné pour devenir la capitale de la technologie. La ville est bien située, moins chère que Paris et Amsterdam et fait déjà figure de laboratoire dans divers domaines. Bruxelles dispose d’universités bien cotées, d’incubateurs d’entreprises, de formations à la programmation et d’un secteur public performant. « Je rêve de faire de Bruxelles une Women Silicon Valley. Les femmes représentent un potentiel considérable. Mais un danger les guette : elles payeront le prix fort si nous passons à côté de l’accélération numérique. » 

Comment persuader davantage de femmes et de jeunes filles de se former à la science et à l’informatique ? En soutenant les start-up et en faisant mieux connaître les formations STEM, où les femmes ne représentent qu’un quart des étudiants. « Les femmes doit jouer un rôle plus important dans la technologie et l’innovation axées sur l’avenir. » Les chiffres confirment les dires de Loubna Azghoud : à peine 14,1 % des experts informatiques sont des femmes, dans notre pays. La moyenne européenne se situe à 16,7 %. La politique d’égalité des genres à Bruxelles a déjà porté ses fruits : la proportion de start-up fondées par des femmes dans les années qui ont précédé la crise sanitaire est passée de 8 à 18 %. Le nombre de femmes dans les formations à la programmation a suivi le même mouvement.

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