« Scale-up Europe » : la réponse de Bruxelles au déficit de capital-risque

23 décembre 2025 par
Philippe Beco

Avec ce nouveau fonds impliquant aussi de grands acteurs privés, l’Union européenne entend mieux retenir ses innovateurs deep-tech sur son sol.

1,4 milliard d'euros. C’est le montant fraîchement alloué par la Commission européenne à son bras financier, le Conseil européen de l'innovation (CEI). Objectif :  soutenir les acteurs les plus prometteurs de la « deep-tech » en Europe à travers des programmes d’accompagnement, mais surtout d’importants investissements en capital.

Répondant aux recommandations du rapport Draghi et s’appuyant sur ce montant, la Commission a entrepris de lancer un nouveau fonds baptisé « Scale-up Europe », doté de plusieurs milliards d’euros.  Pour Frederik Tibau, Expert Digital Innovation & Growth au sein d’Agoria, cela ne peut constituer toutefois qu’un premier pas. « Lorsque l’on compare les moyens de ce fonds – environ 5 milliards d’euros – aux montants investis dans les scale-ups en Chine ou Etats-Unis, il y a encore de la marge », souligne-t-il.

Idées européennes, investisseurs étrangers

Si l’Europe s’est laissée distancée par ses grands concurrents sur ce front, c’est en partie la conséquence de politiques publiques plus timides, mais aussi d’une culture du capital à risque bien moins développée. De fait, d’après le rapport Draghi, la part des fonds de capital-risque mondiaux levés dans l'UE n'est que de 5 %, contre 52 % aux États-Unis, 40 % en Chine et 3 % au Royaume-Uni.

Par ailleurs, les scale-ups innovantes de l'UE se financent aujourd’hui en très grande partie hors de son territoire. « C’est aussi le cas en Belgique », souligne Frederik Tibau, qui pointe un paradoxe. Pour les start-ups prometteuses en quête de capital d’amorçage ou de lancement, l’écosystème local offre une large palette d’investisseurs. En revanche, dès que les montants atteignent 50, 100 ou 150 millions d’euros (les tours de série B, C et au-delà), « les entreprises doivent presque automatiquement se tourner vers l’étranger, notamment vers les acteurs anglo-saxons ou asiatiques », témoigne-t-il.

Ancrer l’innovation en Europe

Au final, que ce soit via des introductions en bourse ou des cotations sur des marchés non-européens, des fusions et acquisitions ou les participations d'investisseurs dans le capital, la part des acheteurs non européens d'entreprises de l'UE dépasse aujourd’hui les 60 %, détaille encore le rapport Draghi. De quoi, à terme, entraîner la délocalisation des sièges sociaux des pépites européennes ou d'une bonne partie de leurs activités en dehors de l'UE, et empêcher le vieux continent de tirer pleinement parti des retombées d'innovation. « Si les entreprises doivent rester libres de rechercher les meilleures options de financement, l'Europe doit cependant leur offrir, à elles et aux investisseurs qui souhaitent s’en retirer, des conditions financières adéquates », expliquent les auteurs.

« Message reçu » semble répondre la Commission européenne. Jusque-là concentré sur des investissements plafonnés à 10 ou 30 millions d'euros selon ses différents compartiments, le CEI pourra, grâce à ce nouveau fonds scale-up, entrainer des participations directes s’élevant jusqu’à 100 millions d'euros.  Des montants très importants mais nécessaires au développement de véritables technologies de rupture issues des laboratoires et applicables dans les domaines jugés stratégiques par l’Union Européenne. Parmi eux, il y a bien sûr l’IA, mais aussi les technologies quantiques, les semi-conducteurs, l’énergie, l’agricole ou le spatial. « Sans oublier les biotechnologies, la med-tech, la robotique et les systèmes industriels avancés, autant de secteurs où la Belgique compte quelques acteurs de pointe », relève Frederik Tibau.

Acteurs privés

La Commission ne se lance pas seule dans ce nouveau véhicule, qui s’apparente à un véritable fonds privé. Pour chaque milliard d'euros public investi, elle compte, dans un premier temps, attirer au moins 2 milliards d'euros issus de ses partenaires privés. Au nombre des poids lourds attendus à bord, il y a notamment la Banque européenne d’Investissement, mais encore Novo Holdings, le Fonds danois d'investissement et d'exportation EIFO, CriteriaCaixa, Santander/Mouro Capital, Fondazione Compagnia San Paolo ou Intesa ou Cariplo.

Tous comptent agir vite et se sont fixé le printemps 2026 pour opérer leurs premiers investissements. Par ailleurs, le Fonds sélectionnera et nommera via un appel public une société de gestion chargée de le mettre en œuvre. « Ce pilotage par un acteur privé est un point crucial car l’administration de fonds par des autorités publiques est souvent synonyme de lourdeur et de lenteur. On parle de plusieurs candidats, notamment des gestionnaires de fonds scandinaves », précise Frederik Tibau.

A noter encore que parmi les parties prenantes au fonds « Scale-Up », figure le fonds de pension néerlandais ABP. Un signe d’espoir en soi. « En plus de moyens publics à la hauteur et de la création d’un marché unique des capitaux, le troisième grand enjeu est de capter les ressources issues des grands investisseurs institutionnels européens » précise en effet Frederik Tibau. Car même si ces derniers sont traditionnellement plus défensifs que leurs pairs US, ne vaudrait-il pas mieux, pour des questions évidentes de souveraineté, que ce soient eux qui financent en premier l’innovation deep-tech « made in EU » ?

Pour les bruxelloises aussi

« Scale-up Europe » complète utilement les autres outils gérés par le CEI, au conseil duquel siège notamment Bart Becks, vétéran de la scène tech belge. Son programme phare est l’EIC Accelerator, qui combine des aides à l'investissement pour des montants jusqu’à 10 millions d’euros par entreprise. STEP, un autre programme, fournit des fonds propres à concurrence de 30 millions d’euros maximum, permettant aux plus innovantes de déployer largement leurs activités. Leurs moyens à eux aussi se sont vus récemment amplifiés.

Le processus de sélection de l’EIC Accelerator demeure toutefois très rigoureux. Seuls 4% des dossiers examinés sont retenus, parmi lesquels on trouve plusieurs pépites bruxelloises, dont les med-techs moveUP et Axiles Bionics. Pour celles qui, elles aussi, rêvent de compter le fonds au rang de leurs actionnaires, un rendez-vous à ne pas manquer est l’EIC Summit, ouvert à tous, les 3 et 4 juin prochain à Tour & Taxis.

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